Polka, un clan photographique

Une petite entreprise de famille qui ne connaît pas la crise. La galerie Polka — ou plus exactement toutes les entités qui composent ce lieu dédié à la photographie — est à l’image de son fondateur, Alain Genestar. Sa programmation, si elle peut parfois agacer, ne manque pas de panache.

Le cadre est atypique. Sans doute une ancienne manufacture réhabilitée qui se niche dans une impasse pavée aux lisières du Marais. Invisible pour le passant distrait, elle prête sa structure à deux espaces d’exposition de 300 m2 et à une librairie richement fournie. Sur la rue, les vitrines d’un autre lieu d’exposition au format d’une boutique de quartier allèchent les visiteurs avec des petits formats et des polaroids.

Le parti pris est ambitieux. En 2007, Alain Genestar — mieux connu du grand public pour ses déboires avec Arnaud Lagardère qui lui ont coûté la direction de Paris Match, que pour ses talents de galeriste — lance Polka avec les membres de sa famille et transforme un concept médiatique en projet dynastique. La matière première sera la photographie. Exposée, éditée dans un nouveau magazine bimestriel et diffusé sur le net. « La priorité du journalisme est de traiter le monde et l’actualité. Celle d’une galerie, de vendre. Mais ce n’est pas contradictoire. La plupart des photojournalistes produisent des travaux capables de répondre aux deux attentes. Le meilleur exemple reste Cartier-Bresson », défend t’il dans le Huffington Post.

La presse et la photographie, Alain Genestar connaît bien. L’ironie n’est pas loin : c’est bien une photographie qui aura été à l’origine de cette bifurcation de carrière. Ancien directeur de la rédaction du Journal du dimanche, il prend la tête de Paris Match en 1999 jusqu’au jour fatidique où il publie la photo du scandale, Cécilia Sarkozy au bras de son amant supposé de l’époque l’homme d’affaires Richard Attias. À la veille des élections présidentielles. Son limogeage ne se fait pas attendre et il quitte Match en 2006. Il décide alors de se consacrer au photojournalisme en déclinant plusieurs supports et implique sa famille dans la nouvelle aventure. La galerie est dirigée par Edouard et Adélie (le frère et la sœur). Alain Genestar pilote la publication, Brigitte (l’épouse) en assure le secrétariat général. Le bimestriel fonctionne comme un catalogue d’exposition, il s’appuie sur la programmation, mais publie également des images exclusives. Des envoyés spéciaux font parvenir des récits photographiques assez exigeants, ressuscitant une tradition de photojournalisme à la française. D’ailleurs, le comité éditorial est composé de célébrités telles Sebastiao Salgado, François Huguier, Reza, Jean Marie Perier, Marc Riboud ou encore Hervé Chaballier.

Mais l’originalité du projet repose sur les espaces d’expositions qui ne sont pas conçus comme des prolongements promotionnels du magazine. « Non, Polka Magazine ne ressemble ni à Paris Match ni à Life. Ce projet original ne s’appuie pas sur l’actualité, mais sur une exposition », affirme t’-il lors d’un entretien avec le magazine Challenges au moment du lancement. En effet, une belle vitalité anime les espaces de la galerie. Des ateliers de sérigraphies, des dédicaces, des rencontres avec les photographes. Mais surtout, un regard approfondi sur l’art et l’univers des artistes représentés ou de passage dans ses murs.

En septembre 2012, Polka a ouvert un cycle rétrospectif des trois expositions dédiées au photographe japonais Daido Moriyama, en résonnance avec l’actualité internationale dense de l’artiste. Au même moment, la Tate Modern de Londres construit un dialogue fécond entre Moriyama et une autre figure majeure de la photographie d’après-guerre, William Klein. De dix ans son cadet — Daido Moriyama est né en 1938 — le japonais a en commun avec le maître américain d’avoir bousculé le regard photographique sur la ville tout en créant une tension avec son sujet, les populations en marge et les foules, les animaux errants, l’insignifiant et l’étrange.

Pour le troisième volet du cycle, les trente sérigraphies sur toile exposées chez Polka interpellent, avec une fausse évidence, sur le lien tissé entre Moriyama et Warhol. Pour mieux appréhender la relation artistique que le photographe entretient avec la star du Pop Art, il faut revenir sur l’influence majeure que Klein a d’abord eu sur l’œuvre de Moriyama qui découvre son travail dès 1960 à New York. Découvert pendant les errances du jeune japonais, le choc fut brutal « J’avais 20 ans et soudain, ça avait de la gueule de faire de la photo ! On pouvait faire ça et être stylé. L’impact sur moi a été énorme » rapporte Le Monde dans un entretien avec l’artiste lors de son passage à Paris. De ce point de départ, il déploie une frénésie photographique, instinctive. Le travail sur le grain est privilégié, les contrastes puissants. Il préfère le déconstruit à la pose académique. L’urbanité explose en saturation.

La sérigraphie ne pouvait que le séduire. Subjugué par le travail de Warhol qu’il découvre en 1968, il adapte cette technique à son langage photographique, en fait le prolongement, la questionne par intermittence tout au long de sa carrière. En 1969, il créé la couverture du magazine Asahi Camera puis réalise une série de six sérigraphies sur toile, les Harley Davidson en 1974, dont un exemplaire sur fond bleu saturé est présenté chez Polka. La même année, il organise un printing show à New York à l’aide d’un copieur puis poursuit ses expériences sur papier au Japon. Ce n’est qu’en 2007 que l’artiste renoue avec la sérigraphie sur toile faite à la main, en grand format, pour des éditions exclusives. Les détails de chairs emprisonnées dans les résilles, les bouches empreintes d’animalité, la répétition des motifs alimentent un répertoire iconographique qui s’inscrit dans le Pop Art. Et indéniablement, le cerne noir, profond, renvoie aux estampes japonaises.

Avec Moriyama — qui se défend d’avoir jamais voulu faire de la « photo-documentaire » —, la galerie s’éloigne de ses ambitions du photojournalisme. Mais offre un riche panorama sur un parcours d’artiste, sans fausses notes. Le pari d’Alain Genestar semble gagné. Lorsque le Huffigton Post l’interroge sur le nom de son concept, il répond « Nous cherchions à donner un nom international. Et je ne voulais pas d’un nom trop banal contenant photographie. Pour être franc, Polka est le nom de la chienne de ma fille ». Le clan, toujours.Carine CLAUDE

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s