Entretien avec François de Ricqlès, Président de Christie’s France

Interview François de Ricqlès – Christie’s

Paris, le 14 janvier 2013, Art Media Agency (AMA).

En fin d’année 2012, Christie’s annonçait ses résultats et s’imposait comme première maison de ventes en France. Son bilan égrène les records. Pour conclure une année déjà exceptionnelle, la vente d’art asiatique de décembre a vu une sculpture chinoise du XIIIe siècle s’envoler à plus de neuf millions d’euros, devenant ainsi la meilleure adjudication réalisée en France en 2012. Dans un entretien accordé à Art Media Agency, François de Ricqlès, le président de la prestigieuse maison, revient sur les temps forts et les tendances qui se sont dessinées. Et nous livre une vision éclairée du marché de l’art et de son métier.

Art Media Agency (AMA) : Avec un total de ventes qui atteint 231,4 millions d’euros, l’année 2012 est donc une année record pour Christie’s France…
François de Ricqlès (FdR) : Oui, en effet, c’est un record, mais si on inclut les ventes privées que nous pouvons organiser depuis la loi de septembre 2011. Hors ventes privées, les enchères ont enregistré un total de 193,5 millions d’euros. C’est la seconde meilleure année de ventes aux enchères après 2011, si on ne compte pas la vente Yves Saint-Laurent en 2009.

AMA : Christie’s est particulièrement sollicitée pour les ventes de collections. Comment la maison va-t-elle appuyer cette tendance ? Qu’est-ce qui distingue Christie’s des autres maisons dans ses relations avec les collectionneurs ?
FdR : Les collections, c’est ce que toute maison de ventes recherche, car elles permettent d’attirer un maximum d’amateurs. En dehors des grandes collections constituées autour d’un domaine spécifique, la tendance est à la dispersion d’house set, c’est-à-dire de contenus d’appartements dans lesquels on peut trouver à la fois des objets d’art, du mobilier, des tableaux…, qui reflètent l’art de vivre de leur propriétaire. Ce genre d’esprit est la force et la particularité des collections de la deuxième partie du XXe siècle. Ce type de dispersion attire les héritiers. Nous l’avons fait pour Rochas et Yves St Laurent. Et tout le travail en amont permet d’atteindre des résultats glorieux. Christie’s est une référence dans le domaine des collections, il est vrai que nous sommes consultés, mais nous ne sommes pas les seuls.

Surtout, notre clientèle est très internationale. Christie’s a cette force d’être relayé et présent partout dans le monde, nous avons une visibilité sur le parcours des œuvres, ce qui constitue une sécurité pour l’acheteur. Nos catalogues sont dans tous les bureaux de représentation, ils sont envoyés directement à une clientèle captive. Les informations sont partagées en équipe entre tous les spécialistes de notre réseau ce qui permet un suivi très précis de tous nos acheteurs. C’est cette qualité qui permet d’obtenir des records mondiaux.

AMA : Les ventes sur Christie’s Live ont bondi également. Comment interprétez-vous ce nouveau mode d’acquisition ? Doit-on y voir une mutation durable dans la relation aux acheteurs ?
FdR : Les débuts étaient balbutiants, on avait peu d’acheteurs. Christie’s Live a été lancé à New York et à Londres en 2006, un an plus tard à Paris. Mais nous avons de plus en plus communiqué avec les acheteurs à ce sujet, car c’est un outil très performant et au moins aussi pratique que d’être au téléphone avec le spécialiste. C’est ce qui s’est passé avec l’amateur de Dallas qui a enchéri en ligne pour acheter les deux Seurat. On peut visualiser les œuvres, suivre la vente en direct, voir le commissaire-priseur à la différence du téléphone. Cela séduit un public qui s’est habitué à utiliser Internet de manière courante. C’est le reflet des évolutions de la société. Il y a vingt ans, avec le téléphone, c’était pareil. Au début les gens étaient sur place puis quelques lignes téléphoniques ont été installées, ensuite il y a eu des ventes dont les ordres étaient principalement passés par téléphone. C’est le même phénomène avec Internet. Un jour, ce sera peut-être encore une autre technologie de communication qui fera évoluer les pratiques…

AMA : L’art asiatique semble prééminent avec une meilleure adjudication à 9,02 M€ pour une sculpture de Guanyin. Comment expliquez-vous cet engouement ?
FdR : Il est lié directement à l’enrichissement de la Chine et à son ouverture. Le phénomène se renforce et de plus en plus d’acheteurs asiatiques seront présents sur le marché. Pour le moment, les acheteurs chinois s’orientent surtout sur l’art asiatique, quelle que soit sa forme : objets d’art, peinture moderne, art contemporain, calligraphie. 90 % des acheteurs d’art asiatique sont des acheteurs de Chine continentale. Mais un jour ils s’intéresseront peut-être davantage aux domaines occidentaux comme le mobilier, les objets d’art, l’Art déco ou les tableaux anciens. On commence à le ressentir : un acheteur de Pékin a récemment acquis un manuscrit français.

Mais il n’y a pas toujours de règles dans notre profession. La sculpture record de Guanyin a été achetée par le grand marchand londonien Eskenazi, qui est intervenu pour son propre compte. Il va en faire le fleuron de sa galerie, une pièce phare, sans doute il ne la revendra que d’ici quelques années. Et l’underbider était également un autre marchand anglais. Ce qui est intéressant, si on considère le nombre de lots, c’est que la grande majorité des acheteurs est asiatique. Mais en valeur, c’est l’origine occidentale qui l’emporte avec une seule pièce. Christie’s Hong Kong a été ouvert en 1985, mais on espère qu’un jour on pourra acheter à Pékin bien que la réglementation nous l’interdise pour le moment.

D’une manière générale, un important travail de marketing est fait pour se rapprocher des acheteurs potentiels. Il s’agit de montrer notre savoir-faire pour les faire entrer dans les ventes. On envoie les catalogues qui sont particulièrement soignés, avec des notices très renseignées. Ils sont de niveau muséal, d’ailleurs sur des œuvres d’exception des historiens d’art interviennent régulièrement.

AMA : Les institutions ont préempté à 22 reprises. Comment voyez-vous l’évolution de vos collaborations avec les structures publiques ?
FdR : La France est particulière à ce sujet, car les conservateurs ont un devoir de réserve. Dans le monde anglo-saxon, il y a toujours eu de grandes collaborations entre curators, collectionneurs et maisons de ventes. La situation va s’ouvrir, les musées ont besoin de financements et les mentalités ont évolué. Nous sommes des acteurs du marché de l’art au même titre que les institutions. La loi Aillagon sur le mécénat a été une étape importante, elle a permis aux personnels de haut niveau des institutions publiques de s’ouvrir au marché. Dans le cadre des ventes de gré à gré, pour des trésors nationaux, on traite avec la Direction des Musées de France. En réalité, les échanges existent depuis longtemps…

Par exemple, pour la vente Marquet de Vasselot en novembre 2011 (NDLR des œuvres d’exception, dont trois classées trésors nationaux, avaient été achetées par le Louvre et le musée de Cluny grâce à l’application de la loi de libéralisation des ventes aux enchères publiques), nous avions organisé une conférence exceptionnelle à laquelle participaient Élisabeth Taburet-Delahaye, conservateur général du patrimoine et directrice du musée de Cluny et Jannic Durand, conservateur général du patrimoine du département des objets d’art du musée du Louvre.

AMA : Quel rôle peut tenir Christie’s France sur la scène culturelle parisienne et nationale ?
FdR : Nous sommes, sans doute, perçus comme un maillon de la chaîne culturelle, mais ce n’est pas à moi de le dire. Peut-être grâce à certaines réussites, par exemple les expositions Michel Tapié ou Hubert de Givenchy. Pour ces événements, on donne aux visiteurs plus à voir qu’à vendre. Et le résultat est aussi beau à voir que dans un musée. On s’entoure des meilleures équipes pour mettre en place ces événements. Pour Michel Tapié, la scénographie a été réalisée par Charles Zana. Pour la galerie de Girardon, c’est Hubert de Givenchy lui-même qui a mis en scène sa vision. Pour la vente Yves Saint-Laurent, c’est l’agence de Nathalie Crinière qui est intervenue, elle travaille pour de grandes institutions muséales, notamment pour le Louvre Abou Dhabi.

AMA : Quels événements prévoyez-vous en 2013 ?
FdR : Pour le moment, nous avons déjà nos ventes habituelles de programmées et il y a des projets en cours de développement pour le second semestre 2013. Nous sommes, de toute manière, toujours très attentifs et impliqués dans l’actualité culturelle. Par exemple, à l’occasion de la Semaine du Dessin à Paris, nous allons organiser  une vente d’œuvres sur papier modernes, cette nouveauté s’ajoutera aux ventes de dessins anciens que nous organisons traditionnellement  On y trouvera, entre autres, un Picasso, deux superbes Modigliani et une série d’aquarelles de Rodin. Il existe une réflexion et un travail de fond autour du dessin moderne et contemporain. Récemment, une partie de la collection de la Fondation Daniel et Florence Guerlain a fait l’objet d’une donation au Centre Pompidou.

Nous organisons d’ailleurs une table ronde intitulée « Dessins : mon musée imaginaire » le 22 janvier prochain sur invitation. Elle sera animée par Martine Kaufmann, chef du service culturel du musée d’Orsay. Jeanne-Marie de Broglie, Florence et Daniel Guerlain, Christophe Leribault, Isabelle Maeght et Louis-Antoine Prat interviendront également. La collaboration avec les institutions prend tout son sens dans ce type d’événements. Cela créé un vrai dialogue entre les collectionneurs, les mécènes, les maisons de ventes, les musées.

AMA : Pouvez-vous nous parler des ventes à venir ?
FdR : Une vente importante se déroulera en mai 2013, mais je ne peux en dire plus pour le moment. Mais nous allons expérimenter une grande première : des ventes exclusives sur Internet qui se feront au second semestre. Elles seront consacrées au vin et aux bijoux sur des produits inférieurs à 1 million d’euros, de l’ordre de 400.000 à 700-800.000 euros environ. Les expériences faites à New York, par exemple, ont été des exemples encourageants. Leurs résultats ont même été de l’ordre de 100 %. Ceci nous incite à les tenter à notre tour.

AMA : Quels seront les nouveaux challenges de Christie’s France en 2013 ?
FdR : La diversification est indispensable. Nous jouons sur des complémentarités, sur les ventes privées et ventes en ligne exclusive ainsi que sur notre politique événementielle.

AMA : Comment percevez-vous l’évolution du marché de l’art en 2013 ? L’art sera-t-il toujours une valeur refuge dans un contexte de crise qui se prolonge en 2013 ?
FdR : Il est indispensable qu’il y ait une bonne adaptation entre la qualité des œuvres et leur évaluation. Le marché va devenir de plus en plus sélectif. On ressent bien si une œuvre est estimée trop chère ou pas. Même lorsqu’elles sont mises en vente dans de grandes maisons, des œuvres majeures ne trouvent pas preneur. Cette surévaluation touche aussi bien la France que l’étranger. Avec des surprises parfois, en particulier certaines pièces d’exception pour lesquelles les estimations sont élevées, mais qui atteignent de tels prix qu’elles réalisent des records tout de suite.

Sur certaines périodes, le marché est plus porteur. Vous pouvez dans ce cas prendre des œuvres un peu trop chères, mais les vendre quand même. Comme les ventes s’organisent par cycles deux fois l’an, si l’on observe que les œuvres ont été bien absorbées par le marché, on va avoir tendance à en prendre plus pour la saison d’après. Et dans ce cas au final, si le travail de sélection est un peu plus lâche, les pièces ne se vendent pas. Au premier semestre 2008, on prenait presque tout. Les vendeurs faisaient pour ainsi dire les prix. La situation est clairement différente aujourd’hui. Ce n’est d’ailleurs pas sur les œuvres exceptionnelles que les vendeurs ont forcément les demandes les plus extravagantes. C’est plutôt sur les œuvres intermédiaires que le phénomène se ressent.

Il n’y a pas de répercussions directes, à proprement parler de la crise, sur l’activité. La tendance va plutôt vers une sélection plus pointue. Pour le moment, nous avons une certaine résistance. Cela s’explique aussi, car notre clientèle n’est pas uniquement franco-française, 80 % de nos acheteurs viennent de l’international. Mais nous sommes très vigilants en ce qui concerne les évolutions du contexte économique en Europe. Au même titre que les autres secteurs d’activité, en réalité.

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