Rö, l’âge libre

PORTRAIT – Sa silhouette charpentée avance à grands pas nonchalants sous la bruine. Vélo de course hors d’âge bringuebalant à ses cotés, avec un sourire ravageur il explique « Je l’ai récupéré dans la rue, il était sans doute sorti d’une cave et laissé là. Je n’ai presque rien changé, il roule très bien, parfait pour circuler dans Paris ». Le ton est donné. Car Rö, la rue, il connaît bien. C’est son espace d’expression. Mais pas que ça non plus.

La définition du street art semble trop étriquée pour cet artiste d’extérieur qui investit d’improbables lieux. Figure singulière dans un milieu fermé —où se côtoient le meilleur et le pire, les profiteurs et les collectionneurs—, Rö colle, affiche, impose les personnages de ses fables partout où il peut. Porté par son slogan Croyez en l’imaginaire, il explore la rue mais aussi des espaces secrets, insolites. Ses créatures poétiques, parfois étranges ou monstrueuses s’invitent dans le réel : épaves bretonnes, quais de Seine ou façades monumentales à Berlin, aucun site même inaccessible ne s’érige en barrière.

« On ne va pas rester sous la pluie. Je connais un chouette bar qui fait des bières rares dans le coin. J’aime bien ». En effet, le bar est chouette. Elégant, cosy. Un orchestre de jazz s’installe. Ce soir c’est dégustation d’ales britanniques. Totalement décalé pour parler transgression, affichage libre. Mais parfait pour parler d’art et de son art, Rö en parle bien « J’ai commencé les collages il y a sept ans. Ma première œuvre a été une grande fresque à 360 ° dans un silo. » Depuis, Rö colle partout. Sur du kraft, avec des matériaux industriels « parce que c’est moins cher », il peint, dessine, détoure. Parfois des objets du réel, une chaise sciée, un rideau surgissent dans ses fresques. Avec une petite équipe d’amis, des artistes, des cordistes, il filme ses performances « Ce qui est intéressant dans les films urbains c’est que rien n’est composé par avance. Avec l’inattendu, ta création devient autre chose ».

Récemment, il s’est attaqué à des épaves militaires en Bretagne uniquement accessibles par voie de mer, dangereuses, bourrées d’amiante, de plomb et même d’uranium. La police de la Marine Nationale est intervenue mais ne l’a pas arrêté «Si tu interviens dans l’espace public en te cachant, tu te fais attraper. Par contre, si tu le fais au grand jour, personne ne te dit rien. J’ai assez peur des amendes, pas de la police en soi. Dans mon travail j’ai rarement de soucis, on peut décoller les affiches, c’est réversible. » Il aime créer dans des endroits secrets, un peu cachés, même si ses collages éphémères ne sont vus que par « deux pèlerins ». Plutôt que sur un mur pignon à la vue de tous. Son but, interpeller les gens dans leur quotidien « parfois, cela les fait réfléchir sur leur environnement, ils se disent ‘Tiens, quelque chose a changé ou quelque chose manque’. »

Mais sa notoriété émerge grâce à ses interventions monumentales, spectaculaires. Dans des performances très physiques en duo avec son cordiste, il affiche sur des façades à pic, sur des bâtiments industriels à des hauteurs vertigineuses. « J’adore travailler à Berlin pour ça, car il y a justement des bâtiments immenses, partout. La dernière fois, j’y ai collé des affiches de 15 m sur 8. Les affiches géantes, ça marche. D’ailleurs, plus c’est grand, plus ça marche ! ». Les médias outre-Rhin lui donnent raison. Ses grands formats ont créé le buzz, le ZDF Kultur a couvert sa série Anima Dementia, l’émission Trax sur Arte veut le suivre lors d’une prochaine performance.

« Il y a de la noblesse dans ce qu’il fait, dans sa démarche artistique libre bien sûr mais aussi dans ce qui émane de lui » raconte Fabien Giuliani, un ami musicien avec qui Rö a partagé l’affiche d’un festival. Inutile de lui passer le plat froid de l’interrogatoire d’état civil « Je n’ai pas d’âge. Mais plus je vieilli plus je suis fou ». D’où il vient ? Laconique « d’ici et d’ailleurs », peu importe. Pourquoi Rö ? « Parce que c’est la transcription clavier de mon monogramme. D’ailleurs, les allemands disent REU, j’avais pas prévu ça ! » Il balaye d’un geste quelques dreadlocks qui s’échappent de sa capuche. Lui qui n’a pas suivi de formation académique reconnait avoir appris beaucoup auprès de son oncle «peintre, sculpteur, mouleur, jardinier, cuisinier ». Son intérêt pour les courants esthétiques transparait quand il quitte le monumental pour des séries de photos grattées, tramées, transformées « Je me sens proche du pictorialisme du XIXe. Une peinture, qui devient une photo, puis qui redevient une peinture ! ». Il expose jusqu’en Californie. Mais il se méfie des galeristes et des institutions, rejette le consumérisme du Pop Art « Pour moi, le street art c’est une passion, pas une profession.»

Il se voit bien ailleurs, quand même. « En Guadeloupe. Pas loin de Cuba, des Etats-Unis, voir si je peux faire quelque chose par là-bas ». En effet, quand on le voit repartir sous la pluie, on se dit que le soleil lui ira bien.

Carine CLAUDE

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