Les Frac célèbrent leurs trente ans. Entretien avec Marie-Cécile Burnichon

Paris, le 9 avril 2013, Carine Claude pour Art Media Agency (AMA).

Les vingt-trois Fonds régionaux d’art contemporain (Frac) fêtent le trentième anniversaire de leur création. Une programmation riche — rassemblée sous l’intitulé « Les Pléiades » — rythme l’année culturelle en région, avec la coordination de Platfom, structure regroupant l’ensemble de ces institutions. À cette occasion, la secrétaire générale de Platform, Marie-Cécile Burnichon, s’est longuement entretenue avec Art Media Agency pour mettre en lumière les apports des Frac au cours de trois décennies de création contemporaine.

Dans le cadre des Pléiades, exposition Transformations  de l'Institut d'art contemporain à l'hotel de région Rhone-Alpes

Dans le cadre des Pléiades, exposition Transformations de l’Institut d’art contemporain à l’hotel de région Rhone-Alpes

Comment est née l’initiative des Pléiades ?
Ce projet se fait à l’occasion des trente ans des Frac. Il est né d’une initiative conjointe des 23 directeurs qui ont voulu se réunir autour d’un projet commun pour exister ensemble et faire passer un message collectif partagé. Cette situation est rendue possible avec l’évolution de Platform qui s’est tonifiée depuis 2009, ce qui permet d’avoir un socle possible pour porter cette manifestation. Le deuxième élément est que l’anniversaire des 20 ans avait été porté principalement par le ministère, et les Frac s’étaient sentis peu associés. La force de ce réseau, c’est la diversité des structures avec des points de vue sur la création très différents.

Quels sont ces messages que vous souhaitez véhiculer ?
Il s’agit de rendre visible la diversité des actions des Frac depuis trente ans, qui se font bien au quotidien, mais qui sont peu connues du grand public. Les Frac sont bien identifiés par leurs usagers, composés d’un public singulier et de nos partenaires de l’éducation ou animation. Il y a eu une bonne construction de la fidélisation. Mais l’action des Frac est par nature centrifuge. Elle se passe simultanément dans plusieurs lieux du territoire et souvent dans des lieux où très peu de gens vont, par exemple les zones rurales ou des espaces sociaux comme les hôpitaux, les prisons, mais aussi plus connus comme les monuments historiques, les centres d’art ou les musées d’art contemporain. L’objectif des Frac est de sortir l’art de ses lieux habituels et d’aller à la rencontre des publics. Cette dissémination de l’action, qui se fait avec modestie et discrétion, n’est pas nécessairement accompagnée d’actions de communication.

Pourtant, vous soulignez que la volonté des Pléiades est aussi de donner plus de visibilité aux actions de Frac ?
Je parle de discrétion dans le sens où les gens sont préoccupés par l’action plutôt que par la communication. Il faut aussi rendre plus visibles les actions pour les partenaires territoriaux qui les financent en premier. À l’occasion des Pléiades, il y a un projet global à la fois de programmations dans l’ensemble des régions et d’une exposition collective. Car depuis leur création, il n’y a pas eu de grande exposition autour des œuvres. Ce n’était pas le but, car l’objectif initial est la décentralisation, mais à des moments clés, il est intéressant de montrer les acquisitions et de voir comment les directeurs travaillent avec. Ce sera donc l’exposition collective des Abattoirs à Toulouse accompagnée d’une publication et de mise en place de projets à l’international.

Si vous deviez résumer quel a été l’apport principal des Frac dans le paysage de la création contemporaine, quel serait-il ?
Les Frac ont été les catalyseurs de l’émergence d’un paysage culturel en région. À la fois en créant des collections d’art contemporain, mais en s’associant aussi sur les territoires. Pour moi l’ADN des Frac, c’est leur dimension centrifuge et partenariale. D’autres réseaux d’artistes, des associations ont émergé dans le sillage de leur création. Ils ont aussi favorisé l’éclosion de centres d’art, même s’ils sont antérieurs à la création des Frac. J’aime cette idée de catalyse qui marche par énergie ou ricochet. C’est le résultat d’une politique culturelle hyper volontariste rendue possible par voie de subventions. À la différence du monde anglo-saxon où la dynamique vient pour beaucoup d’initiatives privées. Mais cette politique va devoir diversifier son socle, car les subventions vont vers de plus en plus de régression et les collectivités locales ont atteint les limites de leurs possibilités budgétaires.

Quel a été leur rôle vis-à-vis des artistes ?
Le second apport principal des Frac est leur soutien précieux pour la création contemporaine en ayant constitué des collections couvrant une échelle allant du local à l’international. Les Frac ont été de bonnes têtes chercheuses pour les artistes. Les achats se font en moyenne entre trois et cinq ans après la date de création de l’œuvre, ils témoignent de la grande réactivité des Frac. Sur la scène française, de nombreux artistes sont passés par les Frac. C’est une expertise de trente ans…
Les Frac sont des acteurs majeurs de la démocratisation de l’art contemporain. L’essentiel de la programmation se passe hors les murs en collaboration avec les acteurs du patrimoine, du social, de l’éducation, soit un tiers des collections en rotation chaque année. Plus de 500 projets organisés annuellement, dans et essentiellement hors les murs, touchent près d’un million et demi de visiteurs. C’est important, car les Pléiades ont la volonté de répondre aussi a des critiques qui peuvent dire que les collections ne sortent pas, que les directeurs en font l’acquisition dans des dispositifs opaques alors que les choses sont, au contraire, très transparentes.

Souvent, cette critique sur le mode d’acquisition remonte de la part des artistes eux-mêmes. Sans aller jusqu’à parler de malentendu, n’y a t’il pas quelque chose à éclaircir avec eux ?
Le mode de fonctionnement sur les acquisitions est le même pour tous les Frac. Le fonctionnement de la constitution de la collection est public. Chaque directeur met en place un comité technique dont la composition est communiquée publiquement et renouvelée tous les trois à cinq ans. Le directeur choisit de travailler avec telle ou telle personnalité, certains plus avec leur écosystème régional, d’autres avec un mix local et international. Et certains fonctionnent avec des artistes et d’autres pas. C’est le directeur qui pilote la manière dont il constitue sa collection. Ensuite la liste des achats est également publique. Ce qui n’est pas publié souvent, ce sont les prix des œuvres, ce qui est naturel. Car par exemple, quand un artiste considère qu’il est important pour lui de rentrer dans la collection et que la galerie le suit, souvent il y a une négociation. Il serait négatif de communiquer sur un tarif qui dans ce cas, pourrait distordre la cote de l’artiste.
Si on revient sur la question de l’expertise, certaines œuvres qui sont entrées très tôt dans les collections des Frac ne pourraient plus être acquises aujourd’hui à cause de l’envolée du marché. Si on pense à Cindy Sherman, Jeff Koons ou Larry Clark, ce serait impossible de les acheter aujourd’hui. Il y a une ou deux commissions par an, donc les capacités d’absorption sont limitées. Et il est plus intéressant de s’intéresser au leg que l’on fait aux générations futures.

Justement, le gigantisme de ces collections est parfois critiqué également… Peut-on parler de muséalisation ?
L’important, c’est de comprendre qu’il n’y a pas une collection, mais 23 collections. Chaque collection fait entre 1.000 et 3.000-4.000 œuvres. La fonction du Frac c’est vraiment de soutenir la création contemporaine. Sans achats, le soutien aux artistes, mais aussi aux galeries — car les Frac achètent auprès des deux — ne se fait pas. Certains Frac produisent également des œuvres. Ne plus acheter d’œuvres serait antinomique par rapport à notre ambition première. Un tiers de collections sont en rotation ce qui est déjà beaucoup pour des petites équipes. Beaucoup de Frac font également des dépôts dans les musées. Les régions sont fières d’avoir un patrimoine qui a une résonance internationale. L’émergence des nouveaux bâtiments permet de retravailler la relation des Frac avec leur territoire également. Nous ne sommes pas dans un degré de muséalisation, mais il y a une nouvelle équation à résoudre entre capacité à aller hors les murs et programmation dynamique qui peut aussi entrer en concurrence avec d’autres structures.

Pouvez-vous nous parler de ces nouvelles architectures ?
Ces infrastructures vont permettre de bien déployer le partenariat territorial. Les quelques Frac qui n’étaient pas dotés de bâtiments étaient plus contraints, par exemple, pour organiser des ateliers de pratique artistique. Par rapport à la muséification, les espaces d’exposition sont entre 600 et 1.000 mètres carrés, on est donc loin des dimensions des musées. Le Frac Bretagne a été ouvert en juillet dernier, le Frac PACA le 22 mars, le Frac Franche-Comté très récemment, les Frac Nord-Pas-de-Calais et Centre seront inaugurés en septembre. Il y a un phénomène d’éclosion simultanée de ces six bâtiments, on a l’impression que cela a été conçu en vue des trente ans, mais en réalité, la chronologie est très différente selon les projets ! Disons que c’est un effet de coïncidence bienvenu. Par exemple, le Frac Bretagne a une genèse sur 10 ans. Mais les Pléiades vont donner un beau coup de projecteur sur ces structures.

Qu’en est-il de la question des budgets et du modèle économique ?
Pour les bâtiments, ce sont les régions qui sont maîtrisées d’ouvrage et en Franche-Comté et à Dunkerque où les communautés d’agglomération et urbaines sont associées. Ce sont, de toute façon, les collectivités qui lancent les appels d’offres. Elles financent principalement les bâtiments avec un apport souvent plus important que l’État. C’est un investissement important. La question du budget des nouveaux bâtiments donne souvent lieu a des commentaires un peu rapides. Par exemple, deux Frac partagent leurs locaux avec d’autres structures, dont le Frac Franche-Comté qui sera inauguré le 5 avril par la ministre et qui partage ses locaux avec le conservatoire de région et le Frac Aquitaine mutualisé avec deux agences régionales, ce qui permet de créer aussi des pôles culturels. En ce qui concerne le budget, pour les bâtiments qui sont déjà terminés, le Frac Bretagne par exemple a coûté 18 millions d’euros. Pour donner un ordre d’échelle, on est sur l’équivalent du budget d’un gros lycée de région. On est bien en dessous de certaines extensions de musées qui coûtent parfois deux fois plus cher…

C’est donc une grande évolution en trente ans, car les collections n’étaient pas conçues pour habiter un lieu permanent…
En fait, les collections sont juste déposées dans le lieu qui leur sert de réserve, car elles circulent sur le territoire. C’est plutôt un camp de base… La plupart des Frac ne feront pas d’expositions permanentes d’ailleurs. Pour la programmation, ceci relève vraiment de l’arbitrage du directeur. Chacun choisit son orientation, souvent très panachée. Chaque Frac est libre dans la constitution et la diffusion de sa collection. Il serait risqué d’impulser une tendance à l’ensemble des Frac, compte tenu du caractère protéiforme de la création. Tous les Frac ont des collections généralistes à l’exception de deux, le Frac Picardie pour le dessin contemporain et le Frac Centre pour les architectures expérimentales. Les Frac ne sont pas présents sur les manifestations dédiées à l’art contemporain.

Ne pensez-vous vous pas que des actions avec le secteur privé puisse améliorer la visibilité des Frac ?
À l’occasion des trente ans, on initie deux partenariats importants, avec les Galeries Lafayette et avec Gares & Connexions qui est une branche de la SNCF. Les Galeries Lafayette, qui sont mécènes, ouvrent leurs vitrines pour accueillir les œuvres des Frac et mélanger les publics. Elles seront comme une caisse de résonance. Nous allons aussi travailler avec une trentaine de gares qui accueilleront des œuvres produites ou des œuvres des collections. Ce sera une rencontre inédite, même furtive, entre l’œuvre et le public, la médiation permettra de poursuivre le dialogue. Ce sont des lieux de passage, de rencontre, de nomadisme et d’itinérance. D’où le lien avec les Frac qui se définissent aussi comme des agoras ou des forums.

Comment se déroulent les partenariats de Frac à Frac ?
Entre eux, les Frac se prêtent beaucoup. Il y a des projets spécifiques de circulation d’un Frac à l’autre coordonnés par Platform. En 2009, a été lancé le projet « Voyage Sentimental » avec les collections des Frac Poitou-Charentes, Languedoc-Roussillon, Provence-Alpes-Côte d’Azur et aussi des œuvres de l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne plus d’autres partenaires associés. Cette année dans le cadre des Pléiades il y a un projet important qui s’appelle Ulysse qui a commencé avec Marseille Provence 2013 avec le Frac PACA, associé avec le Frac Bretagne et le Frac Languedoc-Roussillon pour la circulation des collections. Le fait de prendre les collections comme matière première est aussi quelque chose auquel je crois beaucoup. C’est la particularité du travail des Frac et ceci permet non seulement des relectures infinies des œuvres entre elles, mais aussi d’innombrables projets avec des expositions, rencontres, publications, résidences, commandes, qui à chaque fois activent la collection et la rendent vivante.

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