Solness le constructeur, l’hypnotique vertige de la chute

Jusqu’au 25 avril, le théâtre de la Colline propose à l’affiche Solness le constructeur d’Henrik Ibsen. La mise en scène virtuose d’Alain Françon donne l’occasion de découvrir une œuvre tardive et très symboliste du célèbre dramaturge norvégien, peu représentée en France.

Solness le constructeur  © Théâtre de la Colline

Solness le constructeur © Théâtre de la Colline

Une obsession essentielle hante le théâtre ibsénien, celle de l’autoréalisation, de la construction de soi, dans la vie comme dans l’art et au final, de l’impossibilité de se réaliser soi-même. En ce sens, Solness le constructeur se révèle comme un aboutissement de la pensée d’Ibsen qui déclarait, l’année même de la création de sa pièce en 1892, « Se réaliser soi-même, c’est là, je pense, le plus haut auquel un homme puisse atteindre. Cette tâche nous l’avons tous ». Alain Françon, familier de l’univers radical du dramaturge norvégien et acclamé pour sa mise en scène d’Hedda Gabler, reconstitue un environnement étouffant qui se délite et prend le trajet du pourrissement, tout en livrant une lecture plus symbolique que psychanalytique des personnages forts complexes de la pièce.

Halvard Solness s’affirme comme un homme puissant, ambitieux et arrogant qui se définit lui-même comme un constructeur, pas un architecte. Oscillant entre sentiment d’infériorité relié à sa basse extraction et soif de pouvoir, il a bâtit son ascension sociale en lotissant la propriété de la famille fortunée de sa femme, Aline, suite à l’incendie de la maison. Son succès se construit donc sur de terribles fondations, la destruction de la demeure —d‘ailleurs, Solness ne dit il pas lui-même que dorénavant, il ne construira plus de maisons mais « des foyers pour les humains » —, un drame dont la conséquence indirecte fut la mort de ses deux enfants. Alors que son épouse s’enferme dans un froid chagrin et hante le monde confiné de leur intérieur bourgeois, Solness veut à tout prix demeurer le premier constructeur de la région. Tous les moyens sont bons. Après avoir évincé son ancien patron, il écrase son collaborateur, manipule sa fiancée. Jusqu’au moment où surgit une jeune fille qui bouleversera sa vie.

Faut-il pour autant voir dans le personnage de Solness un écho aux angoisses personnelles et crépusculaires du grand dramaturge norvégien ? Lorsqu’il écrit la pièce, Henrik Ibsen est déjà un vieil homme (il est né en 1928) et vient de revenir en Norvège auréolé de gloire internationale après trente ans d’exil volontaire à Rome et en Allemagne. Célébré comme le père du théâtre norvégien, il est pourtant rudement confronté à la critique de la génération émergente des jeunes auteurs, dont le sulfureux Knut Hamsun — futur prix Nobel de littérature – fait partie. Ibsen redoute l’avènement de cette jeunesse. Il en fera d’ailleurs l’un des fils conducteurs de cette pièce. « Cède la place, cède la place, cède la place (…) Un jour la jeunesse arrive et frappe à la porte » confie Solness à son médecin de famille. L’arrogance et l’orgueil de l’entrepreneur établissent les fondations de sa chute. Manipulateur et lucide, il a lui-même construit sa notoriété en évinçant en son temps son propre maître  vieillard fragile merveilleusement incarné par Michel Robin qui jette ses ultimes forces pour défendre son fils Ragnar, jeune architecte talentueux à qui Solness coupe toute possibilité d’émancipation. Arrivée sur la crête de son succès et de sa maturité, Solness retient son déclin en empêchant Ragnar de le détrôner.

Solness le constructeur © Théâtre de la Colline

Solness le constructeur © Théâtre de la Colline

Le personnage peut sembler à priori haïssable, tant la vanité et la conscience de soi cohabitent dans le même homme. Mais Ibsen ne délivre pas Solness d’un coup et l’acteur qui l’incarne, Wladimir Yordanoff, non plus. Le coup fatal porté par la jeunesse ne viendra pas de celui qu’il considère par son rival en devenir. Ainsi surgit Hilde, qui débarque brutalement dans la mise en scène dans un tourbillon de couleurs et de légèreté, contraste inattendu qui bouleverse l’univers domestique hanté par une pesanteur bourgeoise et spectrale. A la manière d’un elfe ou d’une nymphe, elle traverse l’espace et le temps pour rappeler une promesse et exiger le respect de l’engagement que Solness a pris auprès d’elle dix ans auparavant, lui construire son château de princesse dans le ciel. Le coup de génie de cette apparition solaire fait basculer la pièce à la lisière du conte et de l’invraisemblable. Dans les tourments qui obsèdent Solness entre être et avoir été, l’illusion de l’amour flirte alors avec l’espoir de retrouver l’impétuosité de la jeunesse. La jeune Adeline d’Hermy — qui est devenue pensionnaire de la Comédie Française en 2010 — ne surjoue pas la séduction et le désir, qui auraient caricaturés l’immense complexité de son personnage. Femme à la lisière de l’enfance, ingénue mais concrète, son énergie brute, physique pousse Solness à réaliser cette impossible construction et précipite sa chute fatale. Peut-être qu’Ibsen aura puisé son inspiration dans sa rencontre avec Emilie Bardach, jeune viennoise de dix huit ans pour laquelle il éprouva un secrète, mais durable passion alors qu’il avait déjà dépassé la soixantaine.

Alors qu’Hilde, seul personnage qui ne soit pas habité par la mort, aspire à la hauteur, au faire et à la réalisation, Aline semble attirer son époux Solness dans les profondeurs du sépulcre avec son obsession du devoir et de la faute. Admirable Dominique Valadié qui joue si bien l’absence et l’effacement au point qu’elle finit par absorber tout l’espace scénique. Il faut dire que sa présence fantomatique, sa pose statique et ses apparitions, car il faut bien les appeler ainsi, créent un mal aise palpable. Là encore, Alain Françon exploite admirablement un point de bascule radical, la confrontation des deux femmes au cours de laquelle, au comble de l’horreur, Aline dévoile son désespoir non pas d’avoir perdu ses enfants, mais ses poupées. Le metteur en scène désigne lui-même cet instant comme un « retournement diabolique ». Ainsi, Hilde ne dévoilera pas le pesant secret et Solness tombera dans le vide du haut de la tour qu’il lui construit.

Solness le constructeur © Théâtre de la Colline

Solness le constructeur © Théâtre de la Colline

L’arrogance de Solness ne trouve sa mesure que dans l’écho des culpabilités, la sienne, celle de la faute de sa femme. Dans une approche plus psychanalytique, chaque personnage pourrait incarner une facette du personnage, son passé, son présent, sa conscience, son désir, son moi et son surmoi. Le médecin de famille qui semble passer sa vie dans la maison et écoute les confidences de Solness allongé sur un sofa — et dont le rôle semble créé sur mesure pour Gérard Chaillou —, n’est-il pas d’ailleurs un peu psychanalyste en cette époque charnière de la fin du XIXe siècle propice à l’émergence des théories freudiennes ? Alain Françon préfère sans doute la dimension archétypale, symbolique et philosophique qui anime les personnages.

Solness le constructeur © Théâtre de la Colline

Solness le constructeur © Théâtre de la Colline

On ne peut qu’être ému par la délicate mise en lumière nordique des trois actes qui invite au silence et la résonance très contemporaine d’un texte pur, parfois très terre-à-terre, qui ne multiplie pas les effets. Sans doute aussi parce qu’il est porté par la brillante traduction de Michel Wittoz. Est-ce pour autant une pièce de l’échec ? Peut-être qu’au final, Ibsen a fait chuter Solness pour ne pas s’effondrer lui-même.

 

Carine CLAUDE

 

www.colline.fr/fr/spectacle/solness-le-constructeur

Solness le constructeur, de Henrik Ibsen, mise en scène Alain Françon. Avec Gérard Chaillou, Adrien Gamba-Gontard, Adeline D’Hermy de la Comédie-Française, Agathe L’Huillier, Michel Robin, Dominique Valadié, Wladimir Yordanoff – Théâtre de la Colline du 23 mars 2013 au 25 avril 2013 du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30

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