Promised land : fragmentation de l’Amérique de Gus van Sant

Sur fond de menace écologique, Matt Damon et Gus van Sant rejouent le duo de leur fructueuse collaboration, récompensée par deux Oscars en 1997 avec Will Hunting. Comme la foudre, la magie ne frappe pas deux fois au même endroit.

Promised Land

Promised Land

Que reste t-il de l’Amérique de Gus van Sant ? Avec Promised Land, le réalisateur décline son questionnement de la société américaine en passant du macrocosme de l’exploration des mœurs au microcosme de l’auto mythologie qui entrave son héros, incarné une nouvelle fois par Matt Damon. Cependant, il ne renoue ni avec la marginalité mise en lumière dans ses intenses films initiatiques (My own private Idaho, Gerry) ni, comme on pourrait s’y attendre, à la photographie grand angle des enjeux sociétaux (Elephant, Harvey Milk). Promised Land illustre davantage les échos tourmentés de la conscience de soi dans le monde que le substrat écologico-militant autour de la polémique des gaz de schiste qui sert de cadre à l’ensemble.

Lisse cynisme

Un cadre peut être trop rigide à force d’être expliqué, asséné et réexpliqué encore. Dès la séquence d’ouverture, Matt Damon livre sans ambiguité la biographie de son personnage. Steve, consultant pour une multinationale énergétique féroce, transforme ses origines rurales honnies et sa connaissance des villes paumées du Midwest en atouts pour aller convaincre des fermiers surendettés de louer leur terres afin d’y forer du gaz de schiste par fracturation hydraulique.

Expédié en binôme sur le terrain avec sa collègue Sue, tous les moyens sont bons pour obtenir la signature des précieux contrats. Mensonges, manipulation, menaces et intimidation nourrissent la routine du porte-à-porte. Et quand jouer la carte de l’appât du gain ne suffit pas, c’est grâce au sentiment de culpabilité des parents fauchés dont la pauvreté promet un destin de bouseux à leur progéniture qu’ils font basculer la balance.

Matt Damon

Matt Damon porte souvent l’étiquette du héros positif au profil de boy next door. Ce trait de carrière transpire t-il dans le rôle de Steve, qui répète incessamment « I’m not a bad guy » ? Car malgré son cynisme, le personnage et sa trajectoire lisse manquent cruellement de relief. Toute la brutalité morale contenue dans ce personnage, finalement affadi, est relayé avec bonheur par sa partenaire, incarnée par la pétillante Frances Mc Dormand — compagne de Joel Coen et ici bien moins hilarante que dans Burn affer reading — qui apporte une touche d’humour en constant décalage avec son pragmatisme glaçant.

Le retour du fils prodigue

Gus Van Sant sonne le glas de la ruralité avec des relents nostalgiques d’un monde fini suspendu entre désertification démographique, capitalisme vorace, spectre de la crise énergétique et menace de cataclysme écologique. L’alternance de plans larges sur les campagnes fertiles fleurant bon la luzerne et le fumier avec des scènes nocturnes de pubs peuplés d’âmes ternes enferme la réalisation dans un classicisme honorable où il est bien difficile de retrouver la patte du styliste. En dehors de quelques touches d’une délicate mélancolie. Le film dérive quand même loin de la pertinence d’analyse d’Elephant ou de la poésie absurde et tourmentée de Gerry. Certaines cartes postales de plus ou moins bon goût ponctuent l’ensemble. Pour se fondre dans la masse, Matt Damon sacrifie son costume et se déguise en plouc chez « Grocery, Guns, Guitars and Gaz ». Sourire.

Lors de sa première confrontation publique avec Frank — joué par le très crédible Hal Holbrook en ancien ingénieur de Boeing à la retraite reconverti en prof de sciences — Steve vacille dans ses convictions. Entre ce qu’il sait et ce qu’il croit savoir, lentement s’insinue l’idée de la dangerosité de ce mode d’exploitation par fragmentation et de ses conséquences sur ce monde qu’il s’est tant forcé à haïr. L’illustration burlesque de cette prise de conscience se concrétise dans son duel avec un irritant militant écolo débarqué de nulle part, apportant dans son sillage une multiplication incongrue de tracts et d’affiches protestataires qui envahissent le quotidien de Steve.

Promised Land - Hal Holbrook dans le rôle de Frank

Promised Land – Hal Holbrook dans le rôle de Frank

La deuxième rencontre, intimiste, avec la figure paternelle du vieil homme le conduit sur la voie de la réconciliation. D’ailleurs, le film s’ouvre et s’achève sur le même plan, le visage de Matt Damon plongé dans un lavabo, noyade au début, purification baptismale à la fin. Sur les chemins de sa rédemption, Steve fait une pénitence attendue dans l’ultime rebondissement quelque peu mécanique du dernier quart d’heure. Un regret : sa prise de conscience tardive que le spectateur, lucide, attend mollement depuis un bout de temps.

Carine CLAUDE

Sortie le 17 avril 2013 (1h 46min). Réalisé par Gus Van Sant. Avec Matt Damon, Rosemarie DeWitt, Frances McDormand.

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