Fabienne Jacob, à son corps défendant

« Il reste toujours quelque chose de l’enfance, toujours … ». Ces paroles de Marguerite Duras prennent une résonnance toute particulière à la lecture de Corps, troisième roman de Fabienne Jacob. Sans pudeur, ni provocation futile, l’auteure entreprend une exploration intime, dérangeante et profondément émouvante du corps féminin, dans sa gloire comme dans sa décadence.

Corps - Roman de Fabienne Jacob - 2010 - éditions Buchet-Chastel

Corps – Roman de Fabienne Jacob – 2010 – éditions Buchet-Chastel

En questionnant le corps dès le creuset de l’enfance — « les femmes sortent des petites filles qu’elles ont été » —, la romancière élabore une géographie impudique du rapport à soi et aux autres, celle qui passe par la genèse du manque et du désir. A la manière d’un légiste, Fabienne Jacob croise les portraits et les destins de femmes au carrefour d’un institut de beauté, cadre clinique et détaché des observations de Monika, esthéticienne un peu psychanalyste, parfois froidement voyeuriste.

Chapitre après chapitre, les réflexions de Monika s’enchevêtrent avec ses propres souvenirs d’enfance et la vie —imaginée ou réelle ? — de ces femmes perdues dans leur propres corps. Une bouchère résignée, Alix à la fois tonique et froide ou encore Ludmilla « toujours une petite fille dans sa tête » qui refuse le passage du temps, bronzée et maquillée dans des excès qui ne font que souligner les défauts qu’elle s’évertue à gommer. Autre personnage bouleversant qui hante le roman, l’octogénaire Adèle, un « squelette irrigué », tondue dans sa jeunesse à la Libération pour avoir couché avec un allemand qui lance, dans une supplique presque insoutenable, « Touchez-moi (…) depuis la mort de mon mari plus personne ne me touche ».

« Une femme est belle quand elle est dans la vérité de son corps »

Comme une litanie, ce constat rejaillit au fil de l’écriture qui déshabille ces femmes dans leur passé et leur intimité. La dissection des êtres s’active avec le scalpel sec d’une langue rêche et d’un style épuré, outils avec lesquels Fabienne Jacob tente de réconcilier les femmes avec leur corps, bien réel. Souvent encombrant. La description mécanique des détails sordides est finalement exploitée pour décortiquer les comportements sociaux les plus pervers, l’image obsédante et factice des femmes de papier glacé et le rejet du corps vrai.

Corps sec comme les apparitions d’insectes qui ponctuent la narration, corps opulent, corps diminué. La radioscopie pousse loin les limites du tabou, la chair des mères est omniprésente, objet de curiosité dans les souvenirs d’enfant puis cruelle, à l’heure de leur souffrance et de leur mort. Fabienne Jacob s’arrête là. Monika ne lèvera pas le voile mortuaire qui recouvre le visage de sa mère.

Avec ce roman sans concession, parfois aride, la romancière offre au final une vision touchante de ces femmes prises au piège de leur corps, de la société et de leurs histoires d’amour. A défaut d’aimer ce corps, au moins peuvent-elles l’accepter. Comme elles acceptent leur passé. « Ne croyez pas ceux qui disent que le corps change. Il ne change pas ». L’âme non plus.

Carine CLAUDE

Roman – Corps de Fabienne Jacob, éditions Buchet-Chastel (2010), 160 pages – 13,50 euros

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