David Lynch, itinéraire sonore à 360°

David Lynch - The Big Dream - Sunday Best - sortie le 10 juillet 2013.

David Lynch – The Big Dream – Sunday Best – sortie le 10 juillet 2013.

Alors que la perspective d’un nouveau film semble s’éloigner, David Lynch revient dans l’actualité avec The Big Dream, un nouvel album sorti à l’été 2013.

Est-ce l’échec d’Inland Empire  – son dernier film en 2006 rejeté par ses producteurs et dont la réception fut plus que mitigée, malgré la puissance de sa portée réflexive sur l’art cinématographie – qui a conduit David Lynch à se consacrer à d’autres aspects de sa créativité? En tout cas, un virage dans sa carrière s’est opéré en 2007 avec le succès retentissant de l’exposition « The Air on Fire » à la Fondation Cartier. Pratiquement du jour au lendemain, David Lynch devint une valeur sûre de l’art contemporain. Le public découvrait que sa passion première était la peinture, complémentaire de son approche photographique emprunte de l’étrangeté et de la modernité qui caractérisent ses univers visuels. Passant par le design et la pub, il enchaine depuis les collaborations discographiques et la réalisation de ses propres albums. David Lynch occupe pleinement cette dimension d’ « artiste global » comme il aime à se définir, déployant ses expressions à 360°. Pourtant, l’accueil réservé à sa musique est bien moins enthousiaste que pour ses lithographies ou pour le Silencio, son club parisien ultra select, fief du gotha littéraire et des nuits branchées. Alors que la musique est un élément central et admiré de son univers cinématographique, le rock numérique du David Lynch interprète ne prend pas.

Ni décor sonore, ni accessoire, Lynch fait de la musique l’âme de ses films, habitée par la musique populaire américaine et la fascination du réalisateur pour la culture des années 50. Avec au centre Elvis, son « Idéal du rock ». Les chansons préexistantes mêlées ou non à des compositions originales constituent des éléments centraux de son esthétique, Lynch gardant le contrôle sur l’art du montage. Une collaboration marque cependant l’ensemble de son parcours, un partenariat créatif et amical avec le compositeur Angelo Badalamenti.  « Angelo m’a emmené dans le monde de la musique » déclare d’ailleurs David Lynch dans un entretien avec le magazine Rolling Stone en juillet 2013.

La collaboration avec Angelo Badalamenti

L’histoire commence avec Blue Velvet en 1986. A l’époque, le réalisateur cherche un musicien pour accompagner et faire répéter Isabella Rossellini. Il rencontre alors Angelo Badalamenti, arrangeur et compositeur qui travailla entre autres pour Shirley Bassey, Nina Simone ou encore Nancy Wilson. Il écrit la partition originale du film et compose la célèbre chanson « Mysteries of Love » chanté par Julee Cruise, à laquelle se mêle le « Blue Velvet » de Bobby Vinton, réinterprété par Isabella Rossellini.

Il exploitera parfaitement cette alliance entre chanson préexistante et musique originale qui deviennent un élément typique de l’univers de Lynch. La superposition de thèmes existants, de leurs variations contemporaines et de compositions originales créent un décalage qui contribue à l’étrangeté des ambiances, comme celle qui règne sur Twin Peaks dont la bande originale est là encore composée par Badalamenti.

Le même phénomène se répercute dans tous ses films, comme Inland Empire qui s’achève sur la chanson de Nina Simone, « Sinnerman »,  le « I’m deranged » de David Bowie qui ouvre et conclut Lost Highway ou encore les chansons de Chris Isaak dans Sailor and Lula. Cette construction n’est possible que grâce au montage serré de la bande son et de l’image, pensé avec une précision millimétrée. Dans Lost highway, lors de la séquence d’ouverture de deuxième partie de film, Pete Dayton béat sur son transat transmet  l’image du « bonheur idéal », avec un effet de symbiose qui vient du montage calqué sur la musique de « Insentaez », la célèbre bossa nova de Antonio Carlos Jobim.

David Lynch utilise la musique –mais également le design sonore- pour donne corps à la nature double audio/visuelle de son cinéma. Sa musique ajoute du sens et de l’intensité à ses histoires énigmatiques et à ses personnages étranges. Cet effet devient saisissant lorsque Lynch parsème ses films d’extraits issus du répertoire classique, comme l’adaggio pour cordes de Samuel Barbier qui accompagne la mort tragique de John Merrick dans Elephant Man ou les lieders de Richard Strauss dans Sailor and Lula, en plein déferlement de violence après la rageuse scène inaugurale sur fond de hard rock, conclue par la déclaration d’amour de Nicolas Cage sur « Love me » d’Elvis. « Musique et cinéma sont assez similaires, en ce qu’ils impliquent tous deux une temporalité, avec un flux de choses et une vitesse de défilement », explique t’il dans un entretien pour Next. Lynch explore son inspiration en multiples dimensions. Et transcende la puissance de l’image par la musique. Le Silencio révélé dans Mulholland Drive est sa boite de Pandore, où le questionnement du flux entre réel et imaginaire, musique et image atteint son paroxysme. En ce sens, David Lynch apporte une réponse à l’ambition du cinéaste, qui, selon Robert Bresson consiste à « doubler le pouvoir expressif de l’image au regard d’un son et réciproquement ».

La scène ? Une « émotion traumatisante »

Paradoxalement,  le réalisateur n’a pas écrit beaucoup de morceaux pour ses propres films, hormis trois titres pour la bande son d’Inland Empire. Car bien qu’étant compositeur, instrumentiste et producteur, David Lynch refuse qu’on le qualifie de musicien. Il préfère l’appellation « d’improvisateur autodidacte sur guitare électrique » et ne jure que par Jimi Hendrix. Il reconnait que c’est avant tout l’obsession du son qui le guide, d’abord pour ses films puis à des fins expérimentales quand il a commencé à faire de la musique. « J’ai commencé en essayant de trouver des effets pour la guitare (…) mais l’idée de faire de la musique était encore très lointaine » confie-t’il à Rolling Stone.  Ce qui explique aussi qu’il ait surtout multiplié les collaborations musicales, avant de se lancer directement dans la réalisation d’albums. Blue Velvet est, là encore, un point de départ. Pour la chanteuse Julee Cruise qu’il a rencontré pendant le tournage, Lynch réalise en 1990 le clip Industrial Symphony 1 sur des compositions de Badalamenti et les siennes, puis produit en 1993 l’album Voice of Love pour lequel il écrit les paroles. Il a réalisé ensuite un clip pour Nine Inch Nails « Come Back Haunted »  ses projets musicaux derrière la caméra s’arrêtent là pour le moment.

C’est en 2001 qu’il se lance pleinement dans le disque avec Blue Bob, un album à tonalité boogie-rock composé et interprété par John Neff. Ce sera pour lui l’unique (et dernière ?) occasion de se produire sur scène, à l’Olympia à Paris, une expérience dont il dit qu’elle fut une « émotion traumatisante ». Depuis, il n’a refait qu’une fois une apparition scénique, pour présenter sa muse la chanteuse Chrysta Bell qu’il a enregistré dans propre laboratoire sonore, l’Asymmetrical Studio. Cet atelier, dont le nom fait écho à la société de production Asymmetrical Productions, le réalisateur l’a installé dans sa maison sur les hauteurs d’Hollywood -maison qui a servi de décor principal à Lost Highway. Là, le cinéaste-producteur-instrumentiste collectionne et teste ses instruments, guitares et claviers vintage ou moderne comme un vieux Fender Rhodes utilisé dans la soul et le rock 60’s. C’est là qu’il a composé son deuxième album à proprement parler, The Big Dream, qui fait suite au décevant  Crazy Clown Time de 2011, et sur lequel il reprend « Ballad of Hollis Brown » de Dylan.

« J’ai toujours pensé que les musiciens avaient une vie heureuse – le bonheur de l’enfance en quelque sorte. La fait de travailler en groupe, de faire sa cuisine en commun, a quelque chose d’euphorique qu’il est difficile de trouver dans d’autres univers ». Il confie passer ses journées à peindre, dessiner, photographier, sculpter et jouer de la musique. En attendant la prochaine « grande idée » qui le conduira de nouveau à la réalisation.

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