Brighton, revival d’une vieille excentrique

Brighton plage

Lieu de villégiature de la haute société au XIXe siècle, Brighton conserve le charme suranné des stations balnéaires victoriennes @CarineClaude

Que reste t-il de Brighton ? Longtemps synonyme de sex and drugs (mais pas toujours de rock’n roll),  la cité balnéaire fut à la fois haut lieu du libertinage aristocratique, paradis de fête foraine et terre d’asile des mods devenue petit Eldorado du rock. Entre excès et ennui, comment se construit un mirage musical à nul autre pareil.

Frénésie. A Brighton, l’année démarre le 1er mai. Depuis près de cinquante ans, son festival international  -le plus important d’Angleterre- étire ses trois semaines de programmation sur les longs week-ends fériés du mois. Théâtre, danse, arts de la rue, littérature, art contemporain, tout y passe, le spectateur novice s’y perd ou s’agace. Mais l’overdose vient surtout des excès de musique, distillés par les 3 200 performances de la version Off, le Brighton Fringe Festival.  Du groupe de punk local en passant par les Tiger Lillies – sorte de chainon manquant entre Tom Waits et les Monty Python -, la BritPop, des sessions folk & blues et le reggae roots des Abyssinians, pas vraiment de ligne.  Mais un public à faire pâlir Avignon d’envie.

Rien d’étonnant qu’avec la déferlante du million de visiteurs attendus, il soit impossible de circuler sur le front de mer envahi par le défilé du carnaval d’ouverture. Au milieu de la foule, quelques jeunes se démarquent. Costumes ajustés, coupe de cheveux impeccable, ils toisent les masses populaire d’un air narquois, avec l’arrogance du propriétaire qui  tolère les foules de gueux à ses portes.  Des mods du XXIe siècle, le scooter en moins.

La gare de Brighton a été mise en service en 1840. Pas d'effets d'optique ici, la verrière insolite suit la courbe des rails @ Carine Claude

La gare de Brighton a été mise en service en 1840. Pas d’effets d’optique ici, la verrière insolite suit la courbe des rails @ Carine Claude

Extravagances. Il faut dire qu’en période festivalière, Brighton se pare de ses plus beaux atours de Luna Park. Sans doute faut-il y voir, encore aujourd’hui,  l’influence de l’excentrique prince régent, -futur roi George IV-, qui fit construire, au début du XIXe, une résidence royale à l’exotisme délirant. Quoi de plus normal pour le souverain de l’Empire britannique que de puiser son inspiration dans un catalogue de références architecturales pseudo-indiennes pour construire son palais des plaisirs – the Pavillion–  et recréer une ambiance digne de Mille et une nuits, écrin kitch destiné à ses discrètes (?) relations extraconjugales.

Libertinage. Ou l’influence du non moins excentrique Albert Abdullah David Sasoon, le « Rotchild indien » qui  transforma le bord de mer de façon extravagante dans  les années 1870 avec l’immense jetée du Pier, ses machines à sous et ses fêtes foraines. Autant de curiosités qui firent de Brighton la destination de choix des Anglais fortunés du début du XXe, station balnéaire chic et à la mode, toujours de bon ton un siècle plus tard. Un petit gout sulfureux de débauche a fait le reste.  Les dirty week-ends sont nés ainsi, pour permettre à la jeunesse huppée londonienne d’échapper, le temps des longs week-ends fériés de mai, au carcan de la sévère éducation anglicane.

Ici réside tout le paradoxe de cette cité thermale emprunte d’un dandysme snob, devenue tout à la fois destination touristique populaire, royaume pour  étudiants désargentés  et terre d’élection de la révolte des mods.

Ce que la Brighton des mods disait de l’Angleterre des sixties

Impensable. Difficile pourtant d’imaginer que les interminables plages de galets furent le théâtre d’émeutes historiques et que les chaises longues bariolées du Pier furent détournées en armes de jet. Un week-end de mai 1964, des jeunes issus du mouvement des mods s’affrontèrent violemment aux groupes de rockeurs qui avaient investi le front de mer. De simples rixes dégénérèrent en bataille rangée. La police fut dépassée, la ville saccagée et l’événement relayé par les tabloïds assoiffés de détails sanglants pris des proportions nationales. Le sociologue Stanley Cohen parle d’ailleurs de « panique morale » pour décrire la réaction disproportionnée de l’Angleterre à qui sa jeunesse échappe.

Mods a bord d'un vespa Lambretta 175 TV 3ª serie de  1962. Photo: Sergio Calleja. Wikimedia Commons.

Mods a bord d’un vespa Lambretta 175 TV 3ª serie de 1962. Photo: Sergio Calleja. Wikimedia Commons.

Rebelles. Rien ne permettait de prévoir que le mouvement des mods portait en lui le germe d’une telle  violence. Née à la fin des années cinquante, cette subculture  mods est l’abrégé du mouvement des Modernists qui qualifiait des amateurs de jazz du même nom– s’était développée à Londres dans la jeunesse bourgeoise de l’après guerre.  Soucieux de leur apparence vestimentaire, passionnés de musique noire américaine, ces adolescents qui se précipitaient à Brighton le temps d’un week-end  n’avaient pas eu à subir les privations que leurs parents avaient connu durant la récession des années Trente et le conflit mondial. Dans l’Angleterre des années cinquante, l’économie se relance, les jeunes urbains se découvrent un nouveau pouvoir d’achat. Ils rejettent l’austérité, leurs parents, le cadre strict de leur éducation, optent pour un mode de vie festif, élégant et surtout, ils rêvent de ce qui se passe outre Manche et outre Atlantique.

© Carine Claude

La tag culte du baiser des Bobbies ©CarineClaude

Style. Pour créer leur look, ils s’inspirent des films de la Nouvelle Vague, regardent les créations des italiens de l’ère de la dolce vita, s’enflamment pour le style des artistes noirs de la soul et du jazz. Avec leurs Vespa customisés, vêtus de parkas hors de prix pour protéger leur pantalon hipsters ou cigarette, ils organisent chaque week-end  des rallyes sur le front de mer.  Après s’être inspirés de la Southern Soul, du jazz, du R’n’B, des productions de la Motown et de son concurrent Stax, du British Beat ou encore de la musique jamaïcaine avec le Ska, le Reggae et le Rocksteady, les mods donnèrent naissance à leur propre matière musicale. Des groupes phares comme The Kinks, The Artwoods, The Birds et surtout The Who propulsèrent le mouvement sur le devant de la scène musicale internationale.

Ce que la Brighton du rock dit de l’Angleterre d’aujourd’hui

Revival. A peine né pourtant, le mouvement mods se radicalise. Si l’usage croissant des amphétamines ne peut à lui seul expliquer les violences de Brighton, la colère sous jacente qui anime les mods prend vite le dessus. Victimes de leurs illusions et d’un monde désenchanté, ils cristallisent leur animosité sur les rockeurs, débraillés et ingérables, issus d’une ruralité et d’une classe ouvrière qu’ils abhorrent.  Dès 1966, le mouvement décline, absorbé par le psychédélisme. Finalement, les rockeurs domineront. Mais l’héritage des mods est tenace. En 1979, quinze ans après les événements de Brighton, le film Quadrophenia -inspiré du concept-album éponyme des Who- relate les légendaires combats mods-rockers et relance le mouvement. Surfant sur la nostalgie,  la scène musicale explose avec des groupes comme The Killermeters, au grand dam des quelques puristes qui voulaient se distinguer de ces mods « commerciaux ». Ce n’était pourtant que le premier revival. D’autres suivront, des années quatre-vingt aux années 2000 avec ses multiples déclinaisons du scooterisme. Etonnement, ce mouvement finalement éphémère revient périodiquement à la conquête de nouveaux publics. Début juillet d’ailleurs, Quadrophenia a fait son retour en salle en version restaurée.   Et participe un peu plus à la construction du mythe.

Brighton Guitar shop

Magasin de musique dans le vieux Brighton @CarineClaude

Totem. Car le mirage se poursuit. L’acid jazz ou la BritPop d’Oasis ou de Blur revendiquent l’héritage de cette subculture éphémère. Bien que Brighton soit devenue une sorte de totem et  une destination de pèlerinage pour mods vieillissants, les stars de la pop internationale y élisent toujours domicile: Adèle, Fatboy Slim, Carl Cox, Noel Gallagher, David Gillmore ou encore Nick Cave. Dans leur sillage, des milliers de musiciens tentent leur chance. La ville entière brille de tous ses feux pour attirer les papillons de nuit: des dizaines de disquaires, magasins de musiques et de vêtements vintage, studios, bar musicaux, clubs de tous styles se nichent dans ses ruelles.  Et le festival qui n’y est pas pour rien.

Frustration. « Nous ne nous faisons aucune illusion » constate Jake, le contrebassiste des Dirty Bombers, le mètre quatre-vingt quinze arrogant sous la casquette de tweed. « Ici, même si tu arrives à trouver un plan pour jouer, de toutes façons, tu ne seras pas payé » ajoute le leader du groupe dont le nom s’inspire des dirty week-ends de Brighton et qui cultive avec énergie une forme de ska néo-punk. Face aux centaines de groupes qui se produisent sur  Brighton, la politique des organisateurs de live est la même : proposer des conditions correctes de concert, avec plateau, ingénieur son et lumières dignes de ce nom. Mais aucune rémunération, même sur le bar. De l’éternelle promotion. Et aucune issue réellement professionnelle. « Aucun musicien ne vit de sa musique ici » affirme Jake, « on fait tous des petits boulots à droite à gauche pour survivre ».

Les Dirty Bombers en live au Komedia © Carine Claude

Les Dirty Bombers en live au Komedia ©CarineClaude

Désillusion. L’affluence est pourtant au rendez-vous. Les soirs des week-ends de mai, les clubs font salle comble. Le Komedia, où se produisent les Dirty Bombers ce premier week end de mai, accueille 6 groupes en une soirée. Le public est étrangement hétéroclite dans cette ville où la culture rock est profondément ancrée, des ados néo-mods en passant par quelques pimpantes dames au raffinement so British qui ne sont pas les dernières à s’enthousiasmer. Même Monsieur  le maire est présent, brillant de toutes ses décorations au milieu des édiles locales. Il est vrai que la soirée à une vocation caritative, soutenir l’acquisition du pub local –mis en liquidation comme tant d’autres – par les habitants du quartier.  Car le vrai désœuvrement de la ville est là. Frappé de plein fouet par la crise, le tissu économique s’effrite, la machine festivalière s’essouffle et la désillusion plane sur l’excentrique Brighton. Encore une fois.

Les Zoreilles Dehors, groupe parisien invité à Brighton au Komedia @CarineClaude

Les Zoreilles Dehors, groupe parisien invité à Brighton au Komedia @CarineClaude

En savoir plus :

>> A lire: Article des Inrocks-Plages mythique. Brighton, sous les galets la rage

Brighton Festival

Brighton Fringe Festival

www.zoreillesdehors.com

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