Thomas Pachoud, designer en photon

Scénographe de l’immatérialité, Thomas Pachoud présentait en première Hyperlight lors du festival Scopitone à Nantes. Une installation lumineuse qui bouscule les codes de l’architecture du réel.

Hyperlight, Thomas Pachoud

Hyperlight, Thomas Pachoud

La lumière, Thomas Pachoud l’a choisie comme matière première de son écriture scénique et plastique. A l’occasion du festival Scopitone du 15 au 20 septembre 2015 à Nantes, l’artiste ingénieur résidant à Lyon présentait en première son installation immersive, lumineuse et sonore Hyperlight. Bientôt exposée pendant Expérimenta du 8 au 10 octobre 2015 à Grenoble, cette œuvre déroutante joue avec les repères du monde visible et invisible en dématérialisant les perspectives physiques grâce aux jeux de lumière.

Pour mener à bien ses expériences à mi-chemin entre arts de la scène et performance multimédia, Thomas Pachoud a mis au point une technologie unique de projections laser sur miroirs. Et parce que pour lui la connaissance se partage, il a choisi de laisser le programme qu’il a créé pour composer ses partitions lumineuses en open source. Tout un arsenal pour donner à la lumière un corps et une matérialité inattendus. Rencontre avec cet architecte du photon au détour du festival Scopitone.

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Comment avez-vous découvert le monde de la scène ?

J’ai un profil d’ingénieur multimédia de formation. Pendant mes études, j’ai débarqué dans le spectacle un peu par hasard. J’avais besoin d’un travail où je pouvais allier mes compétences informatiques et technos avec un secteur créatif et artistique. Mais à la base, je pensais d’avantage au milieu du design interactif et à l’installation. Pendant un stage au Cube à Issy-les-Moulineaux, j’ai rencontré la metteuse en scène Judith Depaule qui cherchait un développeur pour un robot iBot pour son spectacle. C’est là que je ne suis rendu compte que le spectacle était un domaine qui me plaisait énormément. Surtout cette façon de bosser en équipe, où tout le monde avance ensemble, mais où chacun a une autonomie énorme. L’esprit d’avancer collectivement tout en ayant un travail plus personnel est un mode de fonctionnement qui me convient très bien. Même aujourd’hui, j’ai souvent du mal à travailler avec quelqu’un d’autre sur les mêmes sujets. Je n’ai aucun soucis pour collaborer avec un metteur en scène ou un compositeur. Par contre, partager ce que je fais avec une autre personne est plus délicat…

C’est cette relation au public dans le spectacle vivant qui vous a orienté vers la création d’œuvres interactives et immersives ?

Que ce soit dans le spectacle, l’installation ou la peinture, j’aime le moment où tu donnes ta création au public et où elle t’échappe, elle te raconte alors autre chose que l’histoire que tu avais imaginée. C’est le propre de tout spectacle tant que la narration n’est pas trop marquée. Pendant 8 ans, j’ai bossé sur des technologies de spectacles très différentes – un gant interactif pour un beatboxer, de la vidéo en temps réel pour une compagne australienne ou encore faire danser des robots pour Bianca Li. Tout ceci a nourri mon esprit créatif et critique, et doucement, je glisse vers une place où je ne fais plus que de la création.

Pour Hyperlight, le concept est aussi venu d’une question technique. J’explorais la lumière dans l’espace depuis pas mal de temps, notamment avec Ezra pour le Bionic Orchestra. Dans ces recherches, quelque chose me gênait énormément. S’il y a bien une chose qui marque notre monde, c’est la verticalité. Une sorte de constante dans l’équilibre des forces entre le soleil qui nous attire vers le haut et la gravité qui nous attire vers le bas. Or, pour créer de l’espace par la lumière, j’avais envie que cette lumière soit droite et tombe perpendiculaire au sol sur des plans tous parallèles entre eux. Cette contrainte a été un peu le point de départ d’Hyperlight. Car pour moi, le challenge technique doit toujours servir le propos artistique.

Quel a été le point de départ de votre recherche ?

Les premières recherches ont eu lieu à l’été 2014 avec l’INSA Lyon. Avec Pierre Margerit, nous nous sommes naturellement orientés vers les principes optiques. On a tenté de faire une énorme lentille à eau, avec deux plaques de plexi. Ça fonctionnait très bien sur un proto de 30 cm. Mais quand on passe à 1,5 mètre de diamètre, on a calculé qu’on aurait besoin de 2 tonnes d’eau ! C’était un peu trop ambitieux… L’autre idée était de créer une matrice de miroirs motorisés sur 2 voir 3 axes pour créer une super optique adaptative. Mais comme tous les miroirs sont plans, je n’avais pas de continuité dans mon faisceau lumineux.

La troisième piste explorée a été celle des miroirs paraboliques. La solution est toute simple, on l’a trouvé avec les fours solaires open source car ils focalisent les rayons solaires en un seul point. Pour ma première installation, le Lumarium, on a utilisé cette technique, adaptée avec une toile miroir fixée devant un caisson. Avec un aspirateur, on a créé une dépression d’air, ce qui forme une parabole parfaite. Pour Hyperlight, j’ai poussé plus loin le principe du miroir parabolique, affiné lors d’une résidence au Shadok à Strasbourg.

Vous sculptez l’espace en lumière, mais aussi en son…

Dans Hyperlight, le spectateur est plongé dans un univers lumineux qui l’englobe complètement et le son participe à cette immersion. L’autre dispositif que j’utilise pour cet effet est le miroir cymatique. Le principe est d’utiliser la pression créée par l’onde sonore pour agir sur des phénomènes physiques. On a adapté cette expérience à la lumière en plaquant un haut parleur derrière une toile miroir, dont les vibrations sont transmises au faisceau. Mon compositeur David Guerra fait les animations avec sa musique, il vient ainsi distordre et transformer la lumière.

Dans vos créations, vous évoquez les différents états de matière de la lumière. Qu’entendez-vous par là ?

Pour créer de l’espace avec de la lumière, il faut lui donner une texture, une vie, un mouvement. La lumière passe par les trois états de la matière, solide, gazeux et liquide. Dans le Lumarium, un premier monde, très solide, construit autour de la ligne et de l’angle génère des formes très cristallines et des perspectives très claires qui viennent se tendre de plus en plus jusqu’à exploser dans une matière totalement chaotique et entropique en constant mouvement, comme un fluide gazeux, une soupe moléculaire. Elle se transforme dans une troisième matière plus organique, un état dansant autour de la courbe, à l’évidence l’état liquide. Pour la création, j’ai d’ailleurs utilisé des algorithmes qui génèrent des fluides.

Vous allez mettre votre logiciel de pilotage de lasers à disposition ?

J’aime fabriquer de nouveaux outils. Passer par des principes physiques est primordial en terme de ressenti. Je me nourris beaucoup de l’open source et de l’open hardware dans mes créations. Je travaille sur Open Frame Works et j’utilise aussi Arduino, entre autres. Pour plein de petites briques, il est important de pouvoir les développer, pour un traitement vidéo ou une texture spécifique dont j’ai besoin par exemple. Cela donne une grande flexibilité de fonctionnement. Pour piloter le laser, j’ai créé un premier logiciel pour le Lumarium, que j’ai fait évoluer pour être mieux adapté aux créations en live temps réel avec des effets qui sont les miens. Il est en open source, mais avant de communiquer dessus, je dois compléter la documentation, car le laser est à manipuler avec précaution, ça reste un objet dangereux. Le mettre en libre accès est un juste retour des choses. D’autres artistes vont s’en emparer, apporter leurs idées. Et ça me nourrira aussi.

Carine Claude

Publié sur MCD le 29 septembre 2015

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