Recomposer le temps présent: un entretien avec Thierry Balasse

Il y a des airs qui vous donnent irrésistiblement envie de twister. Quand Pierre Henry enregistre en 1967 la Messe pour le temps présent à la demande de Maurice Béjart pour accompagner son nouveau ballet, il signe avec Psyché Rock en piste 2 de l’album ce qui deviendra un tube planétaire.

Article publié sur MCD en octobre 2015

Pour créer ce monument, le compositeur, pionnier de la musique concrète et de la musique électroacoustique, s’était lui même inspiré du cultissime Louie Louie de Richard Berry, standard du rhythm and blues devenu passage obligé de la reprise rock, des Kingsmen à Patti Smith en passant par Iggy Pop ou David Bowie.

Thierry Balasse s’y attaque à son tour et l’adapte pour la première fois à la scène. En création à la Maison de la musique de Nanterre les 3 et 4 octobre 2015, Concert pour le temps présent propose une découverte inédite de cette œuvre magistrale, accompagnée de deux nouvelles pièces : Fanfare et Arc-en-ciel de Pierre Henry, avec son orchestre de 40 haut-parleurs et Fusion A.A.N. de Thierry Balasse, où piano préparé, bagues-larsen, spatialisateur et orchestre pop fusionnent des sons acoustiques, électroniques analogiques et numériques.

« Je n’aime pas cloisonner les genres », explique Dominique Laulanné, directeur de la Maison de la musique de Nanterre qui avait déjà accueilli en 2012 la compagnie Inouïe et Thierry Balasse pour la création de La Face cachée de la lune, inspiré par The Dark Side of The Moon des Pink Floyd, spectacle qui s’était joué alors à guichets fermés.

Comment alors s’attaque-t-on à un tube planétaire pour une création en musique électroacoustique contemporaine adaptée à la scène ? Réponses de Thierry Balasse à l’occasion de la générale à la Maison de la musique de Nanterre le 2 octobre 2015.

Dans le vaste répertoire de Pierre Henry, pourquoi avoir choisi cette pièce plutôt qu’une autre ?

Je cherche souvent un moyen de faire venir mes spectacles dans des salles pluridisciplinaires, de faire venir le public à des concerts où il n’irait pas autrement. Lorsqu’on annonce un concert de musique électroacoustique, beaucoup de gens ne viennent pas. Donc, l’idée était de s’appuyer sur un succès populaire, de faire venir les gens à partir de ce tube et les emmener ailleurs. J’avais fait la même chose avec La Face cachée de la lune d’après The Dark Side of The Moon des Pink Floyd. L’autre raison, c’est bien évidemment le plaisir, car c’est une musique que l’on connaît tous, qui fait partie de notre histoire. J’avais envie de découvrir le plaisir de la jouer sur scène. Je pars du principe que s’il y a plaisir à jouer, il doit y avoir plaisir à entendre.

Extrait de la Messe pour le temps présent de Pierre Henry:

Comment adapter pour la scène une musique qui n’a été conçue que pour l’enregistrement en studio ?

Pour l’adaptation, la première nécessité était d’être fidèle dans le timbre, d’avoir des instruments d’époque et de trouver des moyens de reproduire tous ces sons électroniques sur scène. Quand il était en studio, Pierre Henry faisait beaucoup de bidouilles, de montage de bandes, toutes ces choses qu’on ne peut pas faire sur scène. Donc, il fallait adapter et tout à la fois respecter le timbre. Une fois qu’on respecte le timbre, ce qu’on pouvait apporter c’est de l’air. Car cette pièce a été enregistrée en mono, donc tout est étriqué. Nous, ce qu’on pouvait apporter, c’est la stéréo, en multi-diffusant la partie électronique. Elle est en premier plan pour créer de l’air. L’autre raison est que lorsque l’on écoute l’original, l’électronique est poussé très devant également, d’une manière un peu bizarre parfois. L’intérêt dans cette adaptation est qu’on peut placer la partie électronique à l’avant de la scène sans avoir besoin de la pousser dans le mix. C’est ce qui crée cette symbiose entre l’électronique et l’instrumental.

Concert pour le temps présent. © DR

Le dispositif scénique ressemble à un cabinet de curiosités musicales. Etes-vous chineur dans l’âme ?

Non, je ne suis pas un chineur. Le magnétophone est celui de mon papa, j’ai grandi devant cet objet. Il m’enregistrait, il faisait des larsens sans le vouloir, des échos sans le vouloir et des fois, il me faisait écouter Le Petit Prince lu par Gérard Philippe. Les consoles sont celles que j’utilisais quand j’ai débuté, tout simplement. Le Minimoog, par exemple, je l’ai depuis l’âge de 14 ans. En fait, j’ai toujours utilisé ces instruments et ces vieilles consoles. J’ai une formation de technicien son à la base et j’ai été formé au tout début des années 80. On était encore à l’ère de l’analogique, j’ai tout simplement gardé mon matériel de l’époque.

Pour les instruments, on a aussi une cymbale découpée en spirale pour faire un son qui s’appelle « Ressort » créé par Pierre Henry. On se sait par exactement comment il l’a fait, et pour tout dire, il ne s’en souvient pas lui-même…. Mais on est très proche du son d’origine. Comme pour le cadre de piano. Le résultat sur scène est très fidèle aux résonances que l’on entend sur le disque.

Jeu de larsens avec Thierry Balasse. © DR

Pour une création comme celle-ci, comment compose-t-on d’autres pièces en cohérence avec La Messe sans être écrasé par son poids historique ?

Il y a plusieurs choses. Déjà, il ne fallait pas aller dans la même direction esthétique, c’était clair, il fallait emmener les gens ailleurs. Mais j’avais envie de créer des liens. Pierre Henry a beaucoup aimé travailler avec les larsens en studio. Moi, j’ai un dispositif qui me permet d’en générer sur scène avec un instrument que j’ai inventé combinant des larsens que l’on peut moduler. Pierre Henry aimait beaucoup le piano préparé et moi, j’adore le piano préparé. (un piano dont le son est altéré en insérant des « corps étrangers » dans ses cordes, ndlr).

L’autre chose encore, pour la première pièce qui s’appelle Fanfare et arc en ciel, on a mis en place un orchestre d’une quarantaine de hauts parleurs sur scène et en salle, car je voulais que ma pièce aille vivre dans l’espace. Et puis l’espace, le cosmos, c’est ma source d’inspiration. J’ai travaillé sur des délais [rythmiques] qui vont en augmentant et en se réduisant. Elle n’y paraît pas, mais c’est une pièce qui est assez difficile à interpréter, car je demande aux musiciens de jouer dans des carrures différentes ou dans des délais eux aussi complètement différents. Non seulement ça demande beaucoup de concentration, mais ça peut être aussi être déstabilisant. Et après, on part dans la compo ensemble…

Concert pour le temps présent. © DR

La scénographie qui se dévoile peu à peu, entraînant de plus en plus le spectacle vers le fond de scène, vous l’avez imaginée d’entrée de jeu ?

La progression d’écoute, oui. C’était clair depuis le début. Ce que je n’avais pas imaginé, c’est que le scénographe Yves Godin puisse aller dans le même sens. Il a trouvé cette astuce très simple de progression scénographique. On rentre dans le plateau au fur et à mesure, ça marche très bien. C’est un véritable plasticien de la lumière.

Comment s’articulent la part d’improvisation et la part d’écriture dans ce spectacle ?

Sur ma pièce, Fusion, c’est relativement écrit par rapport à ce que je fais d’habitude. Mais je n’écris pas de notes pour les musiciens. Ce que j’écris, c’est la structure du morceau et les carrures rythmiques. Je viens de la batterie, ça je peux l’écrire. Après, c’est très libre pour les musiciens. C’est quand même une pièce très calibrée, c’est même la pièce la plus écrite que j’ai jamais composé. Elle m’a quand même donné des sueurs froides, car je suis un autodidacte complet de la musique. Je travaille avec des musiciens exceptionnels, aller leur proposer des choses est toujours très intimidants.

Vous êtes déjà parti en création sur autre chose ?

Oui, on a plusieurs projets en cours, donc je ne sais pas encore lequel je vais choisir en premier. Ce sont surtout des projets de musique de création. J’en ai un autour du cosmos qui s’appellerait Les Années lumières. Un autre projet serait de travailler sur L’Homme à tête de choux de Gainsbourg et d’en faire La Femme à tête de choux. Mais j’attends déjà de voir comment ce spectacle-ci va être reçu…

Carine Claude

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