Ericka Weidmann: «La jeune photographie cherche encore son modèle économique»

Directrice artistique et journaliste, Ericka Weidmann observe depuis près de 20 ans les tendances et le marché de la photographie. Ancienne responsable éditoriale pour «Le Journal de la Photographie» et puis rédactrice en chef de «L’Oeil de la Photographie», elle a cofondé le média en ligne Mowwgli fin 2016 tout en poursuivant ses activités de directrice artistique indépendante. A l’occasion de Paris Photo 2017, elle décrypte les canaux qui donneront à voir la photographie de demain et dénonce certaines pratiques abusives sans langue de bois.

Publié dans le numéro spécial AMA Paris Photo 2018

Comment se faire repérer quand on est un jeune photographe aujourd’hui ?

La jeune photographie est foisonnante et multiple. À chaque courant correspond un canal bien défini : photographie documentaire, photographie d’auteur, reportage… Pour se démarquer, il n’y a pas de formule magique, car le succès d’un jeune photographe dépend pour beaucoup de ses rencontres. Mais tous les acteurs du milieu de la photographie – galeristes, éditeurs, directeurs artistiques, curateurs – vont puiser dans les mêmes viviers. Les prix, les bourses et les festivals ont un rôle essentiel de ce point de vue.

Par exemple, le festival Circulations, dédié à la jeune photographie européenne, est un bon marqueur. Kourtney Roy ou encore Maia Flore, qui a ensuite intégré l’agence VU’, y ont été repérées. Le prix HSBC donne également une visibilité énorme aux jeunes photographes par le biais des expositions itinérantes qu’ils organisent et grâce aux monographies qu’ils éditent chez Actes Sud.

Bien entendu, il existe aussi des histoires incroyables de très jeunes photographes qui se sont faits repérer sur Instagram. Sans être photographes de métier, parfois sans même en avoir la vocation, certains se sont faits reconnaître par des professionnels du secteur via de ces nouveaux réseaux sociaux parce qu’ils drainent une communauté énorme. La première image vraiment sortie d’Instagram a été celle des affrontements de Baltimore prise par un amateur et qui a fait la Une du Time en 2015. Cette photo, likée et partagée par Rihanna, a eu un impact colossal, car elle a été relayée massivement auprès de ses fans. Ca a été un véritable électrochoc dans le milieu de la photographie. Désormais, tout le monde est équipé d’un appareil photo. Ce n’est plus celui qui aura sa carte de presse ou qui vendra son image en agence qui fera la Une, mais bien celui qui est au bon endroit, au bon moment.

We are sick & tired ::: #Baltimore #ripfreddiegray | #DVNLLN

Une publication partagée par 🖖🏾Devin Allen ◼◾▪ (@bydvnlln) le

 

Justement, quel peut être le rôle de agences face à cette diffusion massive des images ?

C’est compliqué pour elles. La photographie est en pleine mutation et la plupart des agences, qui nées avant les années 2000, ont du mal à prendre ce virage. Même Magnum, qui est l’agence mythique par excellence et qui fête ses 70 ans cette année, a dû récemment faire appel à des investisseurs. Auparavant, ils ont essayé la galerie avec plus ou moins de succès, puis les fameuses ventes de tirages à 100 euros. Pareil pour l’agence VU’ qui rencontre des difficultés surtout depuis le départ de Christian Caujolle, son directeur artistique qui était l’âme de l’agence. Pourtant, c’est une structure très intéressante, car elle est à la fois galerie, agence de presse et agence d’auteurs.

Tout le problème des agences est de trouver un business model compatible avec Internet et les réseaux sociaux car oui, à partir du moment où une image est diffusée sur le Web, elle risque d’être reprise ou détournée. Et c’est une illusion de croire que l’on peut maîtriser ça. Après, du côté des agences plus jeunes, certaines s’en sortent plutôt bien comme Signature. Elle représente environ 70 photographes, ce qui est énorme, dont une quinzaine en diffusion. Leur modèle est différent, entre l’agence et l’agent artistique, avec une dimension peut-être plus humaine créant un lien, une vraie proximité avec les photographes.

Doit-on plutôt compter sur les galeries pour faire émerger les jeunes talents ?

Depuis les années 2000, on a vu des galeries spécialisées s’ouvrir en masse, plutôt axées sur la photographie contemporaine et la photographie émergente. Maintenant, la question du modèle économique est là encore très compliquée. La photographie souffre d’une situation financière extrêmement fragile. Les loyers sont chers, les expositions ne durent qu’ un mois… et une exposition qui ne se vend pas met de suite la galerie en danger. C’est très problématique, car si certaines galeries continuent à prendre des risques en exposant un inconnu qui fait un travail de qualité, elles vont s’assurer derrière un coussin de sécurité en exposant quelqu’un d’un peu plus bankable. Il faut dire aussi que se multiplient des pratiques opaques qu’on ne voyait pas avant. Certaines galeries demandent au photographe de produire entièrement son expo, ce qui ne les empêche pas de prendre 50 % sur les ventes, voire de faire payer le coût de la location d’espace sur les foires aux photographes qu’elles exposent. Ce n’est pas le cas de la majorité des galeries, mais les pratiques d’une petite minorité font des dégâts.

Dans le même registre, il y existe une omerta hallucinante dans l’édition, où les éditeurs se protègent les uns, les autres. Normalement, un éditeur, tout comme un galeriste, prend des risques, choisi un artiste, un sujet. Malheureusement, c’est un fait : le livre photo ne se vend plus alors qu’il n’y a jamais eu autant de livres sur le marché. Du coup, certains se comportent comme des prestataires, et non plus comme des éditeurs. Pour le dire clairement, si aujourd’hui un jeune photographe veut un livre, ça lui coûtera entre 10.000 et 15.000 euros. Certains éditeurs demandent même aux photographes de lâcher totalement leurs droits d’auteur et défendent ces pratiques avec l’argumentaire du réseau. Ce qui fait quand même cher la carte de visite pour un jeune artiste, même si un livre peut encore ouvrir certaines portes, voire décider des galeristes ou des institutions…

Propos recueillis pas Carine Claude.

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