Eve de Medeiros, le dessin à cœur

PORTRAIT – Fondatrice et directrice artistique de DDESSIN, un « cabinet de dessins contemporains » qui célèbre cette année sa septième édition pendant la Semaine du dessin à Paris, Eve de Medeiros prône l’engagement en faveur des artistes et des formes singulières du dessin contemporain.

Publié dans le numéro spécial Salon du dessin d’AMA (Art media agency), mars 2019

Lorsqu’elle parle dessin, le ton se fait feutré et la parole précise. Pourtant, l’énergique fondatrice de DDESSIN n’a pas la langue dans sa poche dès qu’il s’agit de parler de son métier et surtout des artistes qu’elle soutient. « C’est avant tout une question d’engagement, il faut défendre ce qui a du sens », affirme Eve de Medeiros avec conviction. Depuis sept ans, elle organise fin mars son événement pendant la Semaine du dessin à Paris. Au terme de salon, elle lui préfère d’ailleurs celui de « cabinet de dessins contemporains ». Un qualificatif qui colle mieux à l’atelier Richelieu, l’élégant espace aux allures de manufacture qui accueille l’événement depuis ses débuts, loin du gigantisme des foires. Un lieu atypique à l’histoire tout aussi singulière : « C’est assez incroyable, mais j’ai découvert dans les archives d’Orsay que ce lieu était l’ancien siège de l’Illustration. La boucle est bouclée. »

Eve de Medeiros
Eve de Medeiros. Copyright : DDESSINPARIS

Avec une ligne éditoriale simple – « 20 galeries, deux solo shows, un coup de cœur et une pépinière » et un format réduit, le salon joue sur son caractère confidentiel. « C’est comme rentrer dans l’immense loft d’un collectionneur, ce n’est pas intimidant », décrit Véronique Clavière-Schiele, férue de dessins contemporains et invitée par Eve de Medeiros à se joindre à l’équipe pour cette nouvelle édition. « En effet, ce n’est pas un schéma classique de foire, mais c’est un format qui plaît de plus en plus, poursuit Eve de Medeiros. L’idée globale est de créer des passerelles, des tremplins. Certains artistes présentés dans la pépinière reviennent exposer l’année d’après avec une galerie. »

Véronique Clavière-Schiele s’enthousiasme : « Ce salon a une âme, une signature et toujours une grande cohérence, avec des propositions out of the box qui vous attirent ailleurs. Dans d’autres salons, on sait déjà ce qu’on va voir, car on connaît leurs galeries, leurs artistes. Il n’y a pas de surprise. C’est le contraire avec DDESSIN. »

Véronique Clavière Schiele et Eve de Medeiros à l’Atelier Richelieu. Copyright : DDESSINPARIS.

Défendre les jeunes galeries, défendre les jeunes artistes… Depuis une vingtaine d’années, elle en fait son credo, mais s’insurge contre l’emploi abusif du mot émergence. « Dès que l’on met les pieds  dans les foires et salons, tout doit obligatoirement être émergent. L’émergence, c’est un tout travail, un accompagnement de fond des artistes. Ici, les jeunes galeristes apprennent pour ainsi dire leur métier. Car, il y a quelques années, qui acceptait les jeunes galeries 1 à 5 ans ? Elles doivent déjà avoir un travail d’artiste qui permet de les valoriser ou avoir des propositions d’artistes seuls. Sans compter le coût souvent exorbitant qu’on leur demande pour participer à un salon. » 

La tentation d’ouvrir elle-même une galerie ? Jamais à l’ordre du jour. « Franchement, j’applaudis ceux qui se lancent dans l’aventure, car il faut être tenace. Il faut être là, aller chercher les artistes, aller chercher les collectionneurs, vendre, payer son loyer. Si on a les moyens d’avoir du personnel, pourquoi pas, mais les galeristes sont souvent seuls et il faut être multicasquettes. Je suis une femme d’action. Ne pas bouger, ce n’est pas possible pour moi. »

Tombée dans le dessin « quand elle était petite », elle « fait son droit d’abord », tout en entretenant une passion pour les first nations d’Amérique et d’Australie, l’histoire de leur colonisation et de leur  multiculturalisme afin de comprendre « comment on vit ces mélanges, qui sont des apports pour les pays ». Cette curiosité pour la mixité lui vient sa double culture : une mère bretonne et un père afro-brésilien – « avec une grand-mère du Bénin ex-Dahomey». « Mon histoire familiale est liée au commerce triangulaire et un ancêtre négrier portugais, poursuit-t’elle. Avec mes parents et mes trois sœurs, nous avons beaucoup voyagé, pas seulement au Brésil. Ce qui ouvre indéniablement l’esprit. » Plus tard, elle creusera le sillon de l’ailleurs et des autres cultures en se lançant dans des études de littérature étrangère à la Sorbonne et d’histoire de l’art à l’IESA, école parisienne du marché de l’art où elle enseigne désormais l’histoire du dessin contemporain.

Après plusieurs années passées en cabinet d’avocats et à « brasser des contrats dans des SSII, même si j’ai toujours été atypique dans des environnements trop stricts » -, le hasard la conduit vers le milieu du mobilier XVIIIème. Elle y rencontre un consultant pour collectionneurs, avec qui elle entame une collaboration qui perdurera jusque récemment. « Le milieu international des collectionneurs, je le découvre là », dit-elle. Elle travaille alors pour Patrick Perrin, grand collectionneur et passionné de dessins anciens, qui a créé le Salon du dessin de la Bourse en 1991.

Sa carrière prend alors un nouveau tournant en 2005 lorsqu’elle commence à travailler avec l’Adiaf, l’association pour la diffusion internationale de l’art français. Elle est alors en charge de la médiation culturelle sur les œuvres présentées dans le cadre du prix Marcel Duchamp à la Fiac, mission qu’elle occupera jusqu’en 2011. « Il fallait connaître le travail des artistes sur le bout des doigts, recevoir les collectionneurs, c’était épuisant, mais j’ai beaucoup appris, c’était passionnant », se souvient-elle. 

Un trio de confiance

C’est là qu’elle rencontre Florence et Daniel Guerlain, immenses collectionneurs de dessins dont l’imposante donation au Centre Pompidou en janvier 2012 avait fait grand bruit. « Florence Guerlain est venue me voir en me disant ‘Je vous ai observée, nous avons besoin de quelqu’un’. C’est comme ça que tout a commencé. » Farouchement indépendants dans leurs choix d’artistes, pas question pour Eve de Medeiros de leur soumettre un dossier sans leur consentement. « C’était eux, c’était leurs choix, de vrais passionnés. A l’époque où je travaillais avec eux, ils ont même vendu leur collection de photo, car ils voulaient tout miser sur le dessin ! » Un peu partout en France et en Europe, elle présente leurs artistes, rencontre d’autres collectionneurs, travaille avec leur fondation d’art contemporain, fait l’écho de leur prix dans les foires… Un trio de confiance basé sur « un grand respect mutuel. »

De cette relation très particulière, Eve de Medeiros retient aussi les critiques dont elle a fait l’objet. « Nous nous sommes rencontrés bien avant la donation. Comme souvent, les choses se grippent lorsque des gens se rajoutent par opportunisme. Beaucoup se sont posé la question ‘Pourquoi elle ?’ sans chercher à comprendre, juste de la jalousie, parce que Florence et Daniel Guerlain n’ont pas choisi quelqu’un de notoriété pour les aider, mais quelqu’un qui avait une passion en commun avec eux. »

Selon elle, le milieu du dessin contemporain était encore un univers privilégié, « un cocon » réservé à quelques rares connaisseurs. « A l’époque le dessin était collectionné par les Guerlain et par quelques autres, mais c’était un petit milieu, ce n’était pas le marché que l’on connaît aujourd’hui. Certains n’étaient pas prêts à acheter des feuilles à 1000 euros parce que pour certains collectionneurs, 1000 euros était une somme insignifiante. »

Eve de Medeiros, à l’Atelier Richelieu. Copyright : DDESSINPARIS

A la même époque, elle découvre la scène nord-africaine, notamment le travail de l’Algérien Massinissa Selmani, alors totalement inconnu. Marc Monsallier, actuel directeur de l’Institut français de Saint-Louis au Sénégal, l’a également repéré et le représente dans sa galerie, qui a fermé depuis. Eve de Medeiros prend le relais. « Personne ne s’intéressait à l’Afrique et au Maghreb, jusqu’au même où quelqu’un de Beaubourg s’est dit que ce serait bien qu’il passe en commission d’acquisition… » Le musée d’art moderne acquiert cinq dessins d’une série, les autres restant aux mains d’Eve de Medeiros et de deux autres collectionneurs. Lors de l’édition 2014 de DDESSIN, elle donner carte blanche à Évelyne et Jacques Deret, autres grands collectionneurs de dessin contemporain et fondateurs d’Art Collector. Massinissa Selmani remporte leur prix.

Les événements s’enchaînent. Eve de Medeiros prête des œuvres de sa collection personnelle à la Biennale de Venise en 2015 où le travail de Massinissa Selmani est salué par une mention spéciale du jury, avant de recevoir le prix SAM Art project au Palais de Tokyo en 2016. Début 2018, l’institution parisienne lui ouvre ses portes pour l’exposition « Ce qui coule n’a pas de fin ». Pour la réaliser, Massinissa Selmani se rend sur les traces de Louise Michel en Algérie et en Nouvelle-Calédonie, où elle fut déportée après la défaite de la Commune de Paris. Il documente tout dans une installation graphique entre fiction et réalité. Et en 2019, direction l’Armory Show pour l’artiste désormais internationalement renommé.

Une consécration par procuration pour Eve de Medeiros : « Prendre le risque d’aller vers des scènes pas évidentes est un véritable engagement. Mon soutien, c’est de l’aide à la proposition aux galeries et un soutien direct aux artistes. Mais les engagements d’artistes peuvent être multiples, politiques, sociaux, environnementaux. Il existe de nouvelles écritures graphiques très fortes autour de ces questions. » Avec opiniâtreté, elle poursuit son travail de défrichage. « J’ai beaucoup de respect pour le travail qu’Eve accompli depuis toutes ces années. Elle a beaucoup d’écoute. Elle m’a appris beaucoup de choses, surtout aller voir ce qu’il y a derrière le travail des artistes et les suivre sur le long terme », dit Véronique. Eve de Medeiros le résume ainsi : « Pourquoi il y a vraiment une passion qui jaillit quand on tombe dans le dessin contemporain ? Parce qu’on entretient des relations directes avec les artistes. » 

Carine Claude

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