Jean Dubuffet

DATA – Né en 1901 au Havre, Jean Dubuffet est une figure majeure de l’art d’après-guerre. A la fois initiateur, collectionneur et théoricien de l’Art Brut, son travail a bénéficié très tôt d’une large reconnaissance internationale, en particulier aux Etats-Unis. Complexe, parfois décriée, son immense production artistique se compose de peintures, d’assemblages, d’œuvres graphiques, de sculptures, de monuments et d’architectures, mais aussi d’un vaste patrimoine écrit et critique.

article publié dans AMA (Art média agency), mars 2019

Jean Dubuffet en 1960, CC BY-SA 4.0 Paolo Monti 

Fils de négociants en vin, Jean Dubuffet passe sa jeunesse au Havre où il suit des cours de dessin à l’école des beaux-arts. Après son baccalauréat, il s’inscrit à l’académie Julian de Paris, mais rapidement, il choisit la voie de l’indépendance et créé son premier atelier. Il rencontre alors Fernand Léger, Juan Gris, Max Jacob, Raoul Dufy ou encore André Masson et s’adonne à l’écriture, à l’étude de la philosophie, aux langues et à la musique dans une certaine forme de solitude. De cette période d’introspection, de questionnements et d’expérimentations solitaires, l’artiste dira qu’il cherchait « l’Entrée ».  

Après plusieurs voyages en Suisse, en Italie et en Argentine, il retourne au Havre en 1925 pour travailler dans l’affaire de son père. Remettant en question les valeurs de la culture dominante, il abandonne provisoirement la peinture. En 1927, il épouse Paulette Bret et fonde un négoce de vins en gros aux entrepôts de Bercy, à Paris. Au tournant des années trente, le désir de peindre le reprend. Il loue alors un atelier rue du Val-de-Grâce puis s’installe rue Lhomond, mais se retrouve contraint de reprendre ses activités commerciales avant la guerre. 1942 sera une année clé. Pour la troisième fois, il décide de se consacrer exclusivement à la peinture et dès lors, ne cessera plus jamais de peindre. Il réalise la même année Les Gardes du corps, une huile sur toile que lui achète son ami de jeunesse Georges Limbour. Marquant une rupture avec sa production précédente, cette peinture sera « le point de départ de son œuvre », selon le critique d’art Gaëtan Picon.

« Une Vie, une oeuvre : Jean Dubuffet », par Philippe Beziat et Isabelle Yhuel. Émission diffusée sur France Culture le 16.02.1995.

Scandale et Compagnie

Par l’intermédiaire de Jean Paulhan, il dévoile en mai 1943 Femme assise aux persiennes lors de l’exposition « Le Nu dans l’art contemporain » à la galerie René Drouin, galerie qui lui consacrera sa première exposition personnelle l’année suivante. Ses œuvres créent alors le scandale. Francis Ponge ou encore André Breton soutiendront sa démarche. Car dès 1945, Jean Dubuffet, dont le travail s’affranchit de plus en plus des conventions et des influences académiques, théorise la notion d’Art Brut et commence à collectionner des œuvres en marge de la culture officielle. En 1947, Pierre Matisse, le fils du célèbre peintre établi comme marchand d’art à New York, l’expose pour la première fois aux Etats-Unis, pays qui deviendra par la suite la place forte de son marché avec un peu plus de 50 % de son chiffre d’affaires (296,6 M€) pour 1.950 lots vendus (36,7 %) et un prix moyen de 178.375 €.

Toujours en 1967, la galerie Drouin présente « Portraits par Dubuffet », une série d’une cinquantaine de portraits de ses amis artistes et auteurs parmi lesquels figurent Jean Fautrier, Michel Tapié, Paul Léautaud, Antonin Artaud, Henri Michaux ou encore Jules Supervielle dans un style que l’écrivain surréaliste André Pieyre de Mandiargues qualifiera de « tendresse barbare ».  Dans le sous-sol de la galerie germe le Foyer de l’art brut, un lieu inauguré avec les Barbus Müller qui accueillera par la suite des expositions de Wölfli ou encore Aloïse. Transféré à l’automne 1948 dans un pavillon prêté par l’éditeur Gaston Gallimard, le Foyer devient la Compagnie de l’Art Brut avec pour fondateurs Jean Dubuffet, André Breton, Jean Paulhan, Charles Ratton, Henri-Pierre Roché, Michel Tapié et Edmond Bomsel.

Dans le texte intitulé L’art brut préféré aux arts culturels du catalogue de l’exposition de 1949 à la galerie Drouin, Jean Dubuffet livre alors sa définition de l’art brut :

« Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux, mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écriture, etc.) de leur propre fonds et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur à partir seulement de ses propres impulsions. »

A la fin des années quarante, il découvre le Sahara, la toile vierge de son art et de sa pensée – sa « table rase » – dont l’influence se fera sentir dans tout son travail. Puis Vence, où s’installe en 1955 et qui lui inspirera, entre autres, les séries des « Topographies », des « Texturologies », des « Matériologies » et des « Aires et sites » au tournant des années 60.

Le marché de Dubuffet est d’ailleurs très concentré sur les œuvres de cette première moitié de la décennie, notamment celles l’année 1961 qui représentent à elles seules plus de 15 % du chiffre d’affaires total de l’artiste pour seulement 4 % du nombre de lots proposés, mais aussi deux des trois œuvres qui auront dépassé les 10 M$ aux enchères : Paris Polka (1961), vendue le 11 mai 2015 chez Christie’s New York pour 22 M$ (24.805.000 $ avec frais) et Les Grandes Artères (1961), vendue le 15 novembre 2016 chez Christie’s New York pour 21 M$ (23.767.500 $ avec frais).

1961 fut en effet une année charnière dans la carrière de l’artiste : avec la vaste exposition monographique du musée des Arts Décoratifs de Paris (1960-1961) – plus de 400 peintures, gouaches, dessins, assemblages et sculptures – l’artiste français le plus contesté et le plus admiré de l’après-guerre devient une figure incontournable de la scène artistique internationale. C’est d’ailleurs ce même musée qui bénéficiera d’une donation exceptionnelle de Jean Dubuffet en 1967 (160 œuvres), prémice à la constitution de sa fondation en 1973, l’une des rares fondations d’artiste à avoir été pensée et voulue du vivant de l’auteur et destinée à préserver, entre autres, deux œuvres majeures du cycle de L’Hourloupe : la Closerie Falbala et les éléments du spectacle Coucou Bazar.


Portait de Jean Dubufet en 1960 – CC BY-SA 4.0 Paolo Monti 

L’Hourloupe, La Closerie Falbala et Coucou Bazar

Au début des années soixante, Jean Dubuffet commence Paris Circus, un cycle de peintures sur les foules, les festivités urbaines et la rue qui ouvre la voie à sa série suivante, L’Hourloupe (1962–74), à laquelle il s’attelle au moment où il prépare sa seconde grande rétrospective au Museum of Modern Art de New York (1962). De ces dessins et ces peintures qui inspireront le Cabinet logologique, l’artiste dira qu’il ressentait la nécessité de les projeter en trois dimensions « pour leur donner plus de vie », il construira un vocabulaire neuf, sculptural et modulaire, « sortes d’architectures allusives et figuratives, des architectures imaginaires somme toutes (…). » Point culminant de ses recherches, la Closerie Falbala et la Villa Falbala construites à Périgny-sur-Yerres (Val-de-Marne) pour abriter le Cabinet logologique forment un ensemble unique classé monument historique où sont conservées les principales collections de la Fondation. Le spectacle Coucou Bazar sera l’avatar vivant de L’Hourloupe, sorte de « tableau animé » constitué par des centaines de praticables mobiles et de costumes de scène qui sera représenté en 1973 au musée Solomon R. Guggenheim de New York puis quelques mois plus tard au Grand Palais à Paris et enfin en 1978 à Turin.

A elles seules, les productions des riches années 1961-1965, très demandées sur le marché de l’art, représentent 30 % du chiffre d’affaires de l’artiste, pour 12,5 % des lots proposés. Être et paraître, créée en 1963 et vendue le 7 mars 2017 chez Christie’s Londres pour 8,8 M£ ou 10.743.040 $ (10.021.000 £ ou 12.233.636 $ avec frais) est d’ailleurs la troisième œuvre de Jean Dubuffet à avoir dépassé les 10 M$.


Sculpture du Jardin d’Email, KMM Sculpturepark/Pays-Bas. Domaine public.

La Collection de l’Art Brut

Après la dissolution de la Compagnie de l’Art Brut en 1951, la collection personnelle constituée par Jean Dubuffet auprès d’artistes marginaux et autodidactes, parfois découverts dans des asiles ou des prisons, part aux Etats-Unis avant de revenir à Paris en 1962. Riche de plus de 1.200 œuvres, elle est conservée dans un immeuble au 137 rue de Sèvres qui deviendra le siège de la Fondation Jean Dubuffet. Avec cette renaissance, la nouvelle Compagnie de l’Art Brut devient un centre d’études et la collection s’enrichit. En 1971, Jean Dubuffet en fait don à la ville de Lausanne. Ouverte au public en 1976, la Collection de l’Art Brut comprend alors 5.000 œuvres réalisées par quelque 133 créateurs. Aujourd’hui, le musée rassemble plus de 70.000 œuvres de 1.000 auteurs.

Un marché dominé par la peinture

Jean Dubuffet décède à Paris en 1985 à l’âge de 83 ans. Célébré de son vivant, sa notoriété n’a pas faibli après sa mort comme en témoignent la progression de son marché, une imposante couverture médiatique et la multiplication des expositions posthumes qui participent à la dynamique de sa cote, notamment celles de la Fondation Beyeler en 2016, du MoMA en 2014-2015, du musée des Arts décoratifs en 2013 et la rétrospective du centenaire au centre Pompidou en 2001.

Si le marché américain domine les ventes avec 50% du chiffre d’affaires global, il est suivi de par le marché britannique avec 27,4 % des lots (1.060) pour 41,2 % du chiffre d’affaires (170,2 M€) et un prix supérieur aux résultats américains avec une moyenne de 198.375 € par œuvre. La France n’atteint finalement que la troisième position avec 27,8 % des lots et 19,3 % du chiffre d’affaires avec prix moyen nécessairement moins élevé à 112.000 €. Les 25 autres pays ayant proposés des lots de Dubuffet représentent moins de 2 % du CA (15,5 % des lots néanmoins). 

En tout, sur les 5.300 lots Dubuffet présentés en salle de ventes, 4.125 ont trouvé preneur (79%), réalisant un chiffre d’affaires de 591 M€ pour un prix moyen de 143.375 € et un prix médian de 15.500 €. La peinture écrasant tout le marché de l’artiste (81 % du chiffre d’affaires soit 479 M€ alors qu’elle ne représente qu’un quart des œuvres proposées), le prix moyen hors multiple atteint même les 229.950 € et un prix médian de 52.950 €. Le dessin, autre médium de prédilection de l’artiste (31 % soit 1.650 pièces), atteint même les 67,5 M€ (soit 11,4 % du chiffre d’affaires).

Plus de 370 maisons ont proposé à la vente des œuvres de l’artiste. En tête, Christie’s, aussi bien en termes de chiffre d’affaires qu’en nombre de lots. C’est d’ailleurs la maison britannique qui a vendu les trois œuvres de Dubuffet ayant dépassé la dizaine de millions d’euros. Le prix moyen des œuvres Dubuffet chez Christie’s est de 226.850 € pour un chiffre d’affaires de 267 M€ (43,3 %) sur 1.390 lots (26,1 %) et 13,4 % d’œuvres invendues. Cet intérêt pour Dubuffet se révéla être une stratégie payante pour la maison de vente. Avec la bénédiction de la Fondation, Christie’s organisait en 2014 à Paris une exposition-vente consacrée aux années 60-80 de l’artiste. Pari réussi puisque la maison enchaîna dans la foulée toute une série de vacations record.

En salle de ventes, Sotheby’s, qui a également organisé une exposition Dubuffet à New York en 2014, arrive en seconde position avec 267 M€ de chiffre d’affaires (41,23%) alors que son nombre de lot proposé est plus important : 1.250 œuvres (soit 27,4 %) ; le taux d’invendu y est de 85,3 %. Phillips quant à elle réalise 7,10 % du chiffre (43,8 M€) avec à peine 1,8 % des lots proposés.

Après les records, léger tassement du marché

La progression du nombre de lots présentés a été plus ou moins régulière : d’une cinquantaine au milieu des années 1985 jusqu’à environ 300 ces dernières années. Le chiffre d’affaires progresse doucement jusqu’au milieu des années 2010 pour atteindre près de 20 M€ avec un pic en 1990 qui s’explique la vente d’une vingtaine d’œuvres à plus d’1 M€ et dont 2 ont allégrement dépassé les 4 M€. À partir de 2014, le chiffre d’affaires explose pour atteindre 75,8 M€ en 2016. Depuis, ce chiffre aura quasiment été divisé par deux entre 2016 et 2018. Le prix moyen et le prix médian suivent ces mêmes tendances avec un pic en 1990, une progression constante jusqu’au début des années 2010, puis une progression forte suivi d’une baisse également importante.

Hormis ses trois œuvres ayant dépassé les 10M$, Dubuffet a passé 6 fois la barre des 5 M$ avecCité Fantoche, vendu le 11 novembre 2014 chez Sotheby’s New York pour 6,5 M$ (7.445.000 $) ; Le tissu social (1977), vendu le 11 novembre 2015 chez Sotheby’s New York pour 6,2 M$ (7.194.000 $ avec frais) ; Le gai savoir (1963), vendu le 1er juillet 2014 chez Christie’s Londres pour 3,5 M£ ou 5.968.550 $ (4.002.500 £ ou 6.825.463 $ avec frais) ; Les Versatiles (1964), vendu le 20 octobre 2017 chez Christie’s Paris pour 4,8 M€ ou 5.655.072 $ (5.557.500 € ou 6.547.513 $ avec frais) ; Trinité-Champs-Elysées, vendu le 11 novembre 2009 chez Sotheby’s New York pour 5,4 M$ (6.130.500 $ avec frais) et Visiteur au chapeau bleu (1955), vendu le 4 octobre 2016 chez Christie’s Londres pour 4.150.000 £ ou 5.349.765 $ (4.813.000 £ ou 6.204.438 $ avec frais).

Une postérité exceptionnelle

De Keith Haring à Jean-Michel Basquiat, l’influence de Jean Dubuffet demeure considérable. Et l’indéniable engouement pour l’Art Brut et l’Outsider Art remet actuellement son travail en lumière. Dès le milieu des années 80, près d’une centaine d’articles lui sont consacrés chaque année. En constante augmentation depuis, leur volume atteignait les 1.200 articles en 2016. Au total, ce sont plus de 11.500 articles qui ont été écrits sur lui dont plus de 35% en anglais (4.100) et plus de 25% en français (3.100). Les médias germanophones ont également beaucoup écrit Jean Dubuffet : plus de 1.500 articles (13,7 %). Le New York Times est de loin le journal lui ayant consacré le plus d’articles : près de 650, suivi du Monde (425), d’Ouest France (275), du Süddeutsche Zeitung (200) et enfin d’AMA avec 160 articles.

En 2019, le Mucem (Marseille) lui consacre une grande rétrospective, « Jean Dubuffet, un barbare en Europe ». L’occasion de redécouvrir les fondamentaux de sa pensée et de son œuvre, capitales à plus d’un titre pour l’art du XXème siècle.

Carine CLAUDE

Article publié dans AMA, mars 2019

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