Françoise Denoyelle: «Arles est le sismographe de la photographie»

INTERVIEW – Deux livres pour 50 ans d’histoire. Leur auteur, l’historienne Françoise Denoyelle, revient sur ces publications qui retracent l’histoire du festival, mais aussi l’histoire moderne de la photographie.

Interview publiée dans le numéro spécial Rencontres d’Arles d’AMA (Art media agency), juillet 2019

Pour le jubilé des Rencontres d’Arles, Françoise Denoyelle s’est attelée à la conception de deux ouvrages : Arles. Les rencontres de la photographie – 50 ans d’histoire, un beau livre regroupant 300 œuvres sélectionnées par Sam Stourdzé dans les collections du festival et où l’historienne retrace cette aventure unique, avec, à l’appui une série de grands entretiens. Et Arles, les Rencontres de la photographie – Une Histoire française, plongée érudite dans l’évolution du monde de la photographie au cours de ces cinq dernières décennies. Françoise Denoyelle nous en parle.

>> Retrouvez ici mon portrait de Françoise Denoyelle

Qu’avez-vous souhaité dire pour les 50 ans du festival ?

Dans les années 70, trois personnalités – un écrivain, un photographe et un conservateur (Michel Tournier, Lucien Clergue et Jean-Maurice Rouquette) – ont fait un choix :  celui de monter un festival qui serait le porte-parole de leur discours. Ils auraient pu dire « On va faire un livre » ou bien « On va faire une exposition manifeste ». Or, ils ont fait choix d’un festival, une structure très particulière qui n’était pas du tout une évidence à l’époque. L’évidence, c’était plutôt le livre.

En tant qu’historienne, j’ai voulu montrer que ce choix ne venait pas de nulle part. Souvent, on pose comme principe qu’avant les années 70, il n’y avait rien en France. Au contraire. Les précurseurs étaient déjà nombreux et structurés. Lucien Clergue en était le moteur enthousiaste, mais il n’était pas vraiment soutenu et il venait d’essuyer un camouflet important avec une exposition à Paris qui n’avait pas été bien accueillie. On ne peut donc pas dire qu’il s’est imposé, au contraire ! Il décide alors de monter un festival à Arles, perdu au milieu de la Camargue. Là non plus, ce n’était pas une évidence. Je voulais donc parler de ces précurseurs et ensuite, expliquer dans quel contexte politique cela s’est produit.

Qu’entendez-vous par contexte politique ?

Dans Une histoire française, je reviens plus longuement dessus. Très rapidement, les politiques se sont invités et ont fait des déclarations sur la photographie pendant le festival. Un peu comme ils le faisaient pendant le festival de Cannes. Et c’est assez remarquable pour plusieurs raisons. D’une part, si on exclut les dix dernières années, on s’aperçoit que le ministère de la Culture ne s’est que peu intéressé à la photo au cours des cinq dernières décennies. Et c’est pour ça que le festival a été créé : pour attirer l’attention. Dès la première année, ses fondateurs envoient une lettre au Président de la République pour manifester leur existence. Ensuite, l’acmé de ce contexte politique est atteinte en 1981. Sur Arles, vous aviez Maryse Cordesse (première présidente des Rencontres internationales de la photographie, ndlr) qui était la nièce par alliance de Gaston Deferre, Michel Vauzelle, etc. A partir de là, le pli est pris et chaque année, les politiques vont venir disserter sur la photo avec des annonces suivies d’effet ou pas. Arles devient alors le sismographe de l’état de la photographie, en France et dans le monde.

Quels ont été les moments les plus marquants pour la photographie au cours de ces cinq dernières décennies ?

Le premier, c’est le constat. Dans les années 70, la photo en France est dans une crise extraordinaire. Elle avait connu une belle envolée avec la photo humaniste dans les années 50. Puis c’est retombé. Il ne se passe plus rien. Alors que Paris avait été la capitale mondiale de la photo, c’est désormais vers les États-Unis qu’il faut se tourner et dans une moindre mesure, vers l’Allemagne. Magnum, qui s’est installé à New York, mais aussi à Paris, écrase tout.

Le deuxième, ce sont les années 80 qui ont été éblouissantes. Pendant cette période, Arles fédère beaucoup d’énergie, mais commence à sortir d’un état un peu privilégié où le festival était le seul à occuper le terrain. La concurrence qui arrive est énorme, notamment avec le Mois de la photo. Ce sont de belles années, enthousiastes. Les Rencontres ont plus de moyens, plus d’expos. Surtout, les gens viennent voir de la photographie. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, mis à part Toulouse avec Jean Dieuzaide et le Château d’Eau, voir de la photo en dehors de Paris reste très compliqué. Et puis les années 80, ce sont surtout les institutionnels qui arrivent.

Enfin, vous avez le tournant des années 2000 avec l’arrivée du numérique qui, bien entendu, bouleverse tout. Le statut de la photographie lui-même a évolué.  Auparavant, on parlait de l’histoire de la photographie, car on ne la connaissait pas encore. Aujourd’hui, on la connaît, on la revisite, de la même manière que l’on a revisité le statut de la peinture à un certain moment. Souvent d’ailleurs, les expositions ne sont plus des reportages. Cet aspect anthropologique est assez rarement évoqué.

Propos recueillis par Carine Claude

Arles, les Rencontres de la photographie – 50 ans d’histoire, par Françoise Denoyelle et Sam Stourdzé. Ed. La Martinière, 288 pages, 35 euros. Date de sortie : 27 juin 2019.

Arles, les Rencontres de la photographie – une histoire française, par Françoise Denoyelle. Co-publication Art Book Magazine/ Les Rencontres de la photographie, 256 pages environ, 11 euros. Date de sortie : 27 juin 2019.

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