Françoise Denoyelle, historienne militante

PORTRAIT – Historienne, experte de l’entre-deux-guerres et commissaire d’exposition, Françoise Denoyelle défriche inlassablement les terrains vierges de la photographie. Rencontre.

Portrait publié dans le numéro spécial Rencontres d’Arles d’AMA (Art media agency), juillet 2019.

Françoise Denoyelle est une conteuse d’images. Lorsqu’elle narre l’histoire de la photographie, elle convoque la poésie et les faits : ceux des vies de Willy Ronis, de Germaine Krull et de tant d’autres dont elle a croisé la route. Forte de sa rigueur d’historienne et de commissaire – plus de 50 expositions à son actif et presque autant d’ouvrages -, elle fait aujourd’hui figure de référence dans le monde de la photographie. Un travail de défrichage mené tambour battant tout au long d’une carrière qui s’étale sur près de cinq décennies. L’âge des Rencontres d’Arles.

Françoise Denoyelle
Françoise Denoyelle par Bernard Plossu.

Pourtant rien, ou peu de choses, ne la prédestinait à la photo. Originaire de Tergnier dans l’Aisne, elle suit des études littéraires à Reims, puis d’histoire à la Sorbonne Nouvelle à Paris, où elle s’installe en 1973. Elle enseigne alors dans le secondaire. C’est en 1979 qu’elle découvre Arles pour la première fois. De la photographie, Françoise Denoyelle avoue ne pas s’y connaître, hormis quelques beaux livres offerts dans sa jeunesse. Le travail de Kertész et d’autres, cependant, l’interpelle. Elle veut en savoir plus. « Je suis d’un tempérament assez radical, il fallait que je comprenne qui étaient tous ces gens. » Elle se met en quête d’une histoire de la photographie. Rien. Passablement « dépitée », elle fait le tour des bibliothèques. Toujours rien, mis à part quelques notices. Un ami la recommande alors auprès de Jean-Claude Lemagny, conservateur du cabinet des estampes et de la photographie de la Bibliothèque nationale qui lui ouvre les portes de la rue de Richelieu. Ce sera la révélation.

« J’ai passé à la BnF le plus beau mois d’août de ma vie. J’avais l’impression d’être un empereur. Il suffisait que je remplisse un petit bout de papier et que je demande ‘Apportez-moi l’album de Man Ray’ ou ‘Apportez-moi l’album de Kertész’ pour que je me retrouve avec les originaux entre les mains. C’était sublime. » De l’ouverture à la fermeture de la bibliothèque, Florence Denoyelle passe un mois complet à éplucher la quasi-totalité des albums des années 30. « Jean-Claude Lemagny m’a offert une chance incroyable, car l’accès aux fonds était chasse gardée si vous n’étiez pas en thèse ou si vous n’aviez pas en poche la lettre d’un éditeur. » Cette passion pour la photographie de l’entre-deux-guerres ne la quittera plus. Ni l’envie d’écrire une histoire de la photographie qui lui a fait tant défaut.

>> Lire aussi mon interview de Françoise Denoyelle pour la sortie du livre Arles, les Rencontres de la photographie – 50 ans d’histoire

Un univers hors du commun

En 1981, elle se lie d’amitié avec Willy Ronis, l’un des principaux représentants de la photographie humaniste aux côtés de Robert Doisneau et d’Edouard Boubat. La fine fleur de l’école française d’après-guerre. Ensemble, ils se promènent dans un Belleville encore secret et préservé où elle vit depuis son arrivée à Paris, un quartier auquel elle restera profondément attachée. Lorsqu’elle soutient sa thèse en 1990 sur Le marché et les usages de la photographie à Paris pendant l’entre-deux-guerres, « un pavé de 2.000 pages » récompensé par le Prix de la chancellerie, Willy Ronis fera partie de son jury en compagnie de Jean-Claude Lemagny. Plus tard, elle signera avec Le Siècle de Willy Ronis la première biographe du grand photographe français, disparu en 2009 à l’âge de 99 ans. Une somme issue de ses recherches sur le fonds de l’artiste et rassemblant plus de 300 photos sélectionnées parmi les quelque 25.000 négatifs du photographe, l’Etat lui ayant confié l’expertise de l’œuvre de Willy Ronis.

Une autre rencontre déterminante aura été celle de Germaine Krull, l’immense photographe allemande décédée en 1985, figure iconique de l’avant-garde photographique des années 20-40. Florence Denoyelle fait sa connaissance au tournant des années 80 par l’intermédiaire d’un ami qui l’avait rencontrée en Inde, la photographe ayant passé une grande partie de sa vie en Asie. Les deux femmes se lient. Pendant tout un mois de juin, Florence Denoyelle l’embarque, sillonne Paris avec elle au volant de sa 2CV, découvre le cercle intime de la photographe. Parmi eux, le cinéaste Pierre Prévert, frère de Jacques décédé quelques années plus tôt. « C’était un univers extraordinaire, hors du commun. À 80 ans, cette femme avait un tempérament et une énergie incroyables », confie Françoise Denoyelle. Auprès des compagnons de route de l’ancienne égérie de la photographie allemande, elle prend des notes, recueille leurs souvenirs de la période de l’entre-deux-guerres. Lorsque Germaine Krull fait une attaque, Florence Denoyelle s’occupera d’elle, jusqu’à la fin. « Elle a toujours vécu comme une princesse et soudain elle s’est retrouvée nue devant la maladie, sans ressources », témoigne l’amie et l’historienne.

L’autobiographie de Germaine Krull par Françoise Denoyelle.

Pendant ce temps, elle creuse le sillon de ses recherches, aborde la photographie « par le prisme de l’histoire économique, sociale et politique, pas par celui de l’histoire de l’art », nourrit ses expositions d’une portée anthropologique en évitant l’écueil du « tout chronologique ».  Sa première, « À propos du corps et de son image » est accueillie en 1983 au Centre culturel de Brétigny. Suivrons celles consacrées à Willy Ronis (1990), ou encore « Robert Capa connu et inconnu » (2005) et « La photographie humaniste 1945-1968 » (2006) à la Bibliothèque nationale.

Une femme d’engagement

Florence Denoyelle a la photo à cœur et l’enseignement dans le sang. À partir de 1989, elle intervient comme maître de conférences puis professeur des universités à l’école Louis Lumière –, « un univers d’hommes, très endogame » – et dans d’autres facs. « J’ai formé des gens extraordinaires. Ils venaient chez moi, on regardait leurs planches contact. Hier encore, je voyais les travaux de mes anciens étudiants dans L’Œil de la photo. Je leur envoie des petits mots, je vais à leur vernissage dès que je peux, j’achète leurs bouquins, j’en ai partout ! » Lionel Charrier, co-fondateur de l’agence MYOP et directeur de la photo de Libération en fait partie.

Également très investie dans les activités associatives, elle prend en 2003 la présidence du collectif de photographes Le Bar Floréal. L’une de ses préoccupations majeures est alors le destin des fonds photographiques : que deviennent-ils après la mort de leurs auteurs ? Elle monte au créneau du ministère de la Culture pour encourager l’entrée de plusieurs fonds photographiques via le mécanisme des donations, conseille des ayants droit, inventorie des fonds. Présidente de l’Association pour la promotion des fonds photographiques depuis 2012, elle s’occupe actuellement de la donation Jean Mounicq.  « Ce que j’adore dans la photographie, c’est que l’on découvre en permanence des pans complètement vierges de son histoire. »  Chevalier des Arts et des Lettres ainsi que des Palmes académiques, elle intervient par ailleurs en qualité d’experte près la Cour d’appel de Paris.

Le livre qu’elle rêverait d’écrire ? Une biographie de Germaine Krull. « Mais je sais que je ne le ferai pas, car je n’en ai pas les moyens c’est aussi simple que ça. Il faudrait aller à Moscou, payer quelqu’un pour faire les recherches, aller en Allemagne… Personne ne veut vous financer pour ça. Par contre, il y a une biographie que je vais faire : celle de Dominique Darbois. » Rentrée dans la résistance à 16 ans, emprisonnée deux années durant à Drancy, la photojournaliste française radicalement anticolonialiste est connue pour son travail engagé sur l’enfance et les femmes dans le monde. « Elle voulait donner son fonds à l’Etat. L’Etat a refusé. Et aujourd’hui, il est chez moi ! », s’exclame Françoise Denoyelle. Toujours historienne, toujours militante. 

Carine Claude

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