Curateur des villes, curateur des champs

REPORTAGE – Activité précaire, manque de moyens, isolement… A Paris comme en région, les curateurs d’art contemporain ont parfois la vie dure.

 Article publié dans le numéro spécial Fiac 2019 de la revue AMA (Art media agency), octobre 2019

Plus de soixante curateurs à Paris. Et presque autant dans tout le reste de la France. Qu’ils soient jeunes curateurs ou commissaires d’exposition aguerris, la surreprésentation parisienne de la profession éclipse souvent les dynamiques régionales et les initiatives portées un peu partout en province.

En 2009, un rapport d’enquête remis à l’association des commissaires d’exposition associés pointait la fragilité de leur situation, le commissariat se réduisant fréquemment à une activité complémentaire d’autres activités dans le milieu de l’art. Ce portrait sociologique brossait alors trois profils : le jeune commissaire indé, souvent parisien, souvent précaire ; l’artiste-commissaire, d’autant plus précaire lorsqu’il œuvre en milieu provincial et associatif ; et enfin le commissaire salarié rattaché à une structure institutionnelle régionale.

Un marché de l’art hyper centralisé

Dix ans plus tard, la situation ne semble guère avoir évoluée et le constat est unanime : hors de Paris, point de salut. En cause, l’hyper concentration du marché de l’art et l’omniprésence de ses acteurs dans la capitale. « Ce phénomène de centralisation est une réalité. En province, le marché de l’art est quasi inexistant », constate Laura Morsch-Kihn, curatrice indépendante et artiste-éditrice installée à Arles depuis quatre ans qui développe des résidences contextuelles entre création et pédagogie alternative dans les quartiers populaires de Marseille, « sa ville de cœur ».  

Vue de l’exposition « Brick by brick » de Pat McCarthy curatée par Laura Morsch-Kihn au FRAC PACA en 2016. DR

Si cette ancienne chargée des expositions de la galerie du Jour agnès b reconnaît la présence d’un nombre important de collectionneurs dans la cité phocéenne, elle déplore néanmoins le manque de soutien apporté au secteur artistique, malgré la présence d’institutions et de fondations d’envergure sur le territoire : « Je n’ai pas souhaité ouvrir une galerie, car je savais d’entrée de jeu que ce serait très compliqué. Les galeries à Arles et Marseille ferment les unes après les autres. Ce n’est pas une activité rentable. »

Un point de vue partagé par Géraldine Dufournet, commissaire d’exposition et ancienne directrice de Othoniel Studio, qui navigue également entre Paris, le sud de la France et désormais Madrid. « Bien sûr que des artistes et des galeries de haut niveau sont installés en province et que de grands collectionneurs y vivent, mais les transactions se font à Paris, même si ces pratiques peuvent sembler désuètes. »

Pression foncière et coûts de production prohibitifs contraignent de plus en plus d’artistes et de jeunes galeries, mais aussi de curateurs indépendants à s’implanter en région plutôt qu’à Paris. « J’ai rencontré des artistes, notamment des céramistes et sculpteurs parisiens qui avaient choisi de transférer leur atelier en Ardèche – une région connue pour les arts de la terre –  car les frais de production étaient devenus beaucoup trop élevés à Paris. Ils devaient se battre pour y avoir un atelier ou un logement. Du coup, ils reviennent à Paris pour faire des expos ou rencontrer des acheteurs, mais ils vivent entre les deux », explique la commissaire d’origine lituanienne Julia Cistiakova, directrice artistique de l’Espace d’art contemporain du Théâtre de Privas.

L’exposition « The Other Sight » curatée par Julia Cistiakova au Contemporary Art Center de Vilnius en Lituanie (2014-2015).
Crédit : Julia Cistiakova

Pour ces artistes comme pour les curateurs indépendants implantés en région, leur survie dépend encore trop souvent des subventions publiques et des aides des collectivités territoriales. Autant de freins à la pérennisation de leur activité artistique. « Le lieu que je dirige est le seul qui soit subventionné en Ardèche et soutenu par la Drac Rhône-Alpes, poursuit-elle. Pour la dizaine de structures d’art contemporain du territoire, principalement des résidences d’artistes, c’est la lutte pour obtenir des subventions. Les conditions sont strictes, car il faut que le lieu soit dirigé par un curateur professionnel. Or, ce sont des territoires ruraux et l’activité associative y est principalement soutenue par des bénévoles. »

Autre région, autre public

Un autre aspect vient bouleverser les pratiques curatoriales de ces commissaires qui ont choisi de s’installer en région, en particulier dans les territoires ruraux : les publics. « C’est la principale différence avec Paris, insiste Julia Cistiakova. L’éducation artistique est quasi absente dans les campagnes », poursuit-t ’elle, expliquant avoir accueilli dans son centre d’art des enfants qui n’étaient encore jamais sortis de leur village. « Privas est la capitale de l’Ardèche, mais elle reste une petite ville de 8.000 habitants et rares sont les habitants qui s’intéressent à l’art contemporain. »  

Dans ces territoires éloignés des grandes villes, bâtir une programmation internationale relève parfois du véritable challenge. « Mon budget est évidemment très limité, mais le problème est surtout l’accès à l’art. Il faudrait énormément de personnels et de moyens pour sensibiliser les habitants dans les campagnes. Finalement, l’Espace d’art de Privas est le seul lieu qui montre des artistes internationaux », poursuit Julia Cistiakova qui a notamment collaboré avec Hans Ulrich Obrist pour ses rencontres du Brutally Early Club et travaille désormais sur un projet curatorial pour le Centre des monuments nationaux en Occitanie.

Katinka Bock « Horizontal Alphabet, Vilnius » et Morgane Tschiember « Pow(d)er » exposées pendant « The Other Sight » à Vilnius. Crédit : Julia Cistiakova

De son côté, Laura Morsch-Kihn a fait le choix de travailler avec des jeunes issus des quartiers populaires de Marseille. Avec l’artiste Sara Sadik, elle a mené une résidence de création avec les adolescents des cités autour de la réalisation d’une vidéo science-fictionnelle emprunte d’une esthétique afrofuturiste, « une manière de documenter ces quartiers stigmatisés dans les médias en y apportant un regard différent. » Elle dit : « Je ne sais pas si j’aurais envisagé un projet de ce type à Paris. A Marseille, j’avais vraiment cette envie de travailler avec les quartiers populaires. Je préfère les projets contextuels mettant en scène le territoire, le paysage immédiat. Je suis de moins en moins attirée par l’organisation d’expositions. Je monte des résidences, je fais de la publication et j’édite avec d’autres artistes, cela fait partie intégrante de ma pratique curatoriale. »

Sous la houlette de Laura Morsch-Kihn, la résidence « Publication Rebel Rebel » s’est déroulée en juillet 2019 dans le quartier populaire de La Busserine à Marseille, sorte de phase expérimentale du film « Lacrizotiek » de l’artiste Sara Sadik. DR

Multi casquettes et multi tâches

A Paris comme en région, l’activité (et le succès) de tous ces curateurs repose sur leur polyvalence et la pluralité de leurs compétences, alliant découverte d’artistes, conseils, scénographie, programmation, production et écriture, mais aussi pédagogie et médiation.

« J’ai longtemps eu une pratique curatoriale un peu dilettante », confie Géraldine Dufournet, qui a mené différents projets en solo à la galerie Saint Séverin à Paris aussi bien que la programmation des Voies Off, le festival off des Rencontres d’Arles. Récemment, elle a monté l’exposition Super/surfaces au Centre d’art contemporain de Nîmes, en écho au groupe Supports/Surfaces très influent dans la région. « En France, le problème est que l’on est vite catégorisé : les profils polyvalents attirent l’attention mais au final, l’intérêt se focalise sur ceux qui n’ont fait que de la production, que du commissariat ou que de la communication. Or, en région, il y a peu de turn over dans les institutions, il est très difficile d’y trouver une place. »

Vue de l’exposition « Super/Surfaces » au CACN de Nîmes. © John Cornu. Photo Marie Applagnat. Courtoisie CACN

De son côté, c’est le hasard qui a conduit Julia Cistiakova à Privas en Ardèche : « Je voulais entrer dans une institution française et en fait, j’ai accepté sans vraiment savoir où j’allais ! C’était un challenge qui m’a beaucoup apporté, car c’était complètement différent de la manière dont je montais mes programmations artistiques habituellement. Là, il faut faire l’ouverture, les visites, réfléchir à la proposition, faire de la pédagogie et de la médiation en parallèle de l’exposition… En fait, je faisais le boulot de trois personnes ! »

Exposition « Radio for the plants, animal, objects and all the others » à l’espace d’Art contemporain de Privas en 2018.

Pour sensibiliser les habitants ruraux à l’art contemporain, elle opte pour un langage « moins professionnel », invite Uriel Orlow et ses installations modulaires pour l’exposition Affinités des sols et autres histoires de plantes, travaille sur l’histoire des lieux et des terroirs, propose un autre regard sur les jardins et la mémoire collective. « J’ai essayé d’élargir leur vision de l’art, expliquer qu’on ne parle pas simplement de peintures sur un mur. C’est un gros travail. »

Le blues du curateur

Malgré la portée internationale de leurs expositions et leurs activités en réseau, ces commissaires qui ont choisi la province comme terre d’élection confient souffrir d’une certaine forme d’isolement et de stigmatisation vis-à-vis de leurs pairs parisiens.

 « Dans les grandes villes, je pouvais sortir dans des expos, des musées, rencontrer plus facilement des artistes ou d’autres commissaires… raconte Julia Cistiakova. D’un coup, je me suis retrouvée très isolée, car j’étais la seule à travailler dans le champ de l’art contemporain sur tout ce territoire rural. En tant que professionnelle, je pense qu’il ne faut pas complètement se couper du monde lorsque l’on choisit de vivre à la campagne. »

Quant à elle, Géraldine Dufournet préfère rejoindre des réseaux internationaux tels que Artcuratorgrid afin monter des projets en commun avec d’autres curateurs. « Nous sommes dans une ère de mutualisation et de mise en commun. J’aime les dynamiques de groupe, le travail de rencontre avec les artistes. La solitude du commissaire ne me convient pas. »

Carine CLAUDE

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