Pourquoi Soulages à la cote ?

Les records tombent, les célébrations de son centenaire font la Une et ses expositions, le plein. Pourtant, les raisons de cet engouement sont plus complexes qu’elles n’y paraissent.

9,6 millions d’euros. Lorsque le 27 novembre 2019 le marteau retombe chez Tajan, une toile de Pierre Soulages datée de 1960 part un prix jamais atteint aux enchères par le maître de l’outre-noir. Et se hisse un cran au-dessus du précédent record mondial de l’artiste enregistré chez Christie’s New York à peine un an plus tôt. « Il y a eu une vraie bataille d’enchères, car l’oeuvre était estimée entre 4 et 6 millions d’euros, se souvient Julie Ralli, directrice du département art contemporain de l’étude Tajan. A New York, la toile de 1959 qui avait fait 10,6 M$ (soit 9,2 millions d’euros) était estimée entre 10 et 15 M$, ce qui signifie qu’elle a été vendue au montant de sa garantie. Le cas de figure est très différent ici avec une œuvre tout à fait inédite et des enchérisseurs du monde entier au coude à coude. »

Soulages « Peinture 200 x 162 cm, 14 mars 1960 ».

Achetée juste après sa création par James Johnson Sweeney, alors directeur du musée Guggenheim de New York, la toile intitulée Peinture, 200 x 162 cm, 14 mars 1960 était restée dans sa famille toutes ces années et n’avait encore jamais été mise sur le marché. Pour Julie Ralli, si la provenance, la date, la taille et la qualité de cette toile en font une œuvre exceptionnelle, le contexte autour des 100 ans de Soulages et un intérêt croissant du marché international sont autant de facteurs qui expliquent ce record. 

« L’œuvre qui s’est vendue est digne d’un musée », affirme Benoît Decron, directeur du musée Soulages à Rodez et admiratif devant la beauté de cette toile. « Avec ses recouvrements et ses enlèvements qui font ressortir la couleur, elle se rapproche des lithographies et des eaux-fortes qu’il réalise à cette époque. Elle est très représentative de son travail. » Le conservateur se réjouit surtout pour l’artiste et de cette reconnaissance du marché à un mois de son anniversaire, alors que la « légende vivante » est célébrée par une multitude de rétrospectives et hommages, le Louvre et le Centre Pompidou en tête.

Un record pour une œuvre d’exception, la chose n’est pas rare en salle de ventes. D’autant plus que la cote de Soulages monte en flèche depuis 2011, année où il a passé pour la première fois la barre des deux millions d’euros aux enchères. « En 2017, nous avions déjà remarqué une nette évolution du marché, dit Julie Ralli. Un collectionneur parisien nous avait confié une œuvre plus ancienne du début des années 50 qu’il avait acheté l’équivalent de 450.000 euros chez Christie’s Paris en 2014 et que nous avions vendu un million d’euros frais compris. »

Reconnaissance internationale

Au regard de l’exceptionnelle longévité de l’artiste, cet engouement du marché semble un peu tardif. Pourtant, la notoriété internationale de cette icône de l’art français ne date pas d’hier. Dès son premier voyage aux Etats-Unis en 1957, il rentre dans les collections publiques et privées américaines, « une grande période de reconnaissance », selon Benoît Decron. Sans doute le rôle de Samuel Kootz sera fondamental. Ce marchand d’art new-yorkais qui épingle Braque, Léger et Picasso à son impressionnant palmarès apportera Soulages sur un plateau aux collectionneurs outre-Atlantique.

L’Asie connaît aussi Soulages depuis longtemps. « Soulages et Zao Wou-Ki étaient très amis, ils avaient le même marchand dans les années cinquante », explique Franck Prazan directeur de la galerie Applicat-Prazan et ancien directeur général de Christie’s France. « Zao a fait connaître le Soulages en Asie. Hors République populaire, les Chinois ont eu très tôt les capacités financières d’acquérir des œuvres de Zao Wou-Ki, et par conséquent, de découvrir le travail de Soulages. » Depuis le début des années 2000, ce spécialiste des peintres de l’après-guerre observe une activité intense des collectionneurs de la diaspora chinoise, « notamment celle de Taipei », sur le marché des œuvres historiques de Soulages.

Le galeriste Gilles Dyan, fondateur des galeries Opera, observe la même frénésie chez cette nouvelle génération de collectionneurs sur les places américaines et asiatiques. « Avant, Soulages était un artiste qui se vendait essentiellement à des Français ou à des francophiles. Depuis deux ou trois ans, les prix montent significativement, son marché s’ouvre à l’international. Je sens cet intérêt dans toutes mes galeries, à New York, à Londres, à Singapour, à Hong Kong », ajoute le marchand d’art qui organise actuellement une exposition consacrée à Soulages et Dubuffet dans son établissement de Genève.

Il est un fait avéré sur le marché de l’art : sans l’intérêt des Chinois ou des Américains, point de salut. Impossible aujourd’hui de faire décoller la cote d’un artiste, aussi renommé soit-il, sans leur soutien. « Le problème des artistes français est qu’ils ne sont pas tous représentés à l’international par de grandes galeries. Par conséquent, le second marché reste souvent assez français, voire européen », analyse Julie Ralli de Tajan.

Rareté des œuvres historiques

L’autre facteur qui explique la flambée de la cote de Soulages est la relative rareté des œuvres « historiques » disponibles sur le marché. On pourrait imaginer le contraire avec un catalogue riche de plus de 1.600 œuvres. Sauf qu’il faut ramener ce chiffre à une carrière qui s’étale sur plus de 70 ans, l’artiste continuant toujours de peindre à 100 ans passés. Et à l’exigence même de Pierre Soulages, qui, dans sa quête de perfection, n’hésite pas à détruire les toiles dont il s’estime insatisfait. « Souvent, le public identifie Soulages à ses mono-pigmentaires, c’est à dire à ses outre-noirs qu’il peint à partir de 1979. Mais ce n’est qu’une moitié de sa production », explique le directeur du musée de Rodez.

Aujourd’hui, les prix les plus significatifs sont atteints par les œuvres recensées au premier tome de son catalogue raisonné qui couvre la période 1946-1959. « Le corpus est fermé et limité. Entre 1946 et 1959, seules 372 peintures ont subsisté, dont 52 peintures au format muséal. La moitié est aujourd’hui conservée dans des institutions. Ce qui signifie qu’il ne devrait pas y avoir plus de 25 grands formats encore en mains privées », analyse Franck Prazan, spécialiste de cette période.

Rien que le musée de Rodez aurait en dépôt pour plus de 30 millions d’euros d’oeuvres de Soulages prêtées par une quinzaine de collectionneurs privés. « La seule chose qu’on leur demande, c’est de déposer les œuvres pour une période de cinq ans afin de garantir une cohérence dans les collections, dit le directeur de ce musée pilote. Nous avons une chance exceptionnelle, car il est toujours plus facile de ne pas être généreux que de l’être… »

Le montant des ventes de gré à gré reste l’autre inconnue de l’équation. Selon Franck Prazan, le potentiel de réalisation des tableaux de Soulages des années 50 serait bien supérieur aux records des ventes publiques, sans pour autant atteindre pour les sommets des expressionnistes abstraits américains comme De Kooning ou Pollock. « En ce moment, les périodes qui suivent progressent de façon très rapide. Les répercutions sur le marché vont surtout désormais concerner l’oeuvre disponible, c’est à dire celle de la période Outre-noir et qui est celle dans laquelle le travail de Pierre s’inscrit aujourd’hui. Ses prix évoluent de manière très significative. »

Notoriété internationale, longévité exceptionnelle, reconnaissance du grand public, musée dédié à son œuvre de son vivant… Pierre Soulages occupe une place unique dans le paysage artistique français et sur le marché de l’art. « Soulages, c’est un peu le Pont du Gard, résume Benoît Decron, le directeur du musée de Rodez. Sa stature est immense. D’un côté du pont, vous avez l’art moderne et de l’autre, l’art contemporain. Il émarge aux deux domaines. »

Carine Claude

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s