Le marché de l’art tribal en 2019

DOSSIER – Petite frilosité sur le marché des arts premiers. Encourageants en 2017, les résultats 2018 sont en net recul. Ralentissement général des ventes et raréfaction des objets d’exception sont en cause. Mais pas seulement.

(Rapport rédigé pour Artkhade – la base de données du marché des Arts Anciens d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques – en partenariat avec AMA. Mai 2019)

Le marché de l’art tribal marquerait-il le pas ? Après une année 2017 florissante, les résultats 2018 sont en berne. Avec un total de 76,3 M€, le chiffre d’affaires mondial chute de 40 %, alors qu’il avait atteint les 126,9 M€ en 2017. Il faut dire que l’année avait été marquante avec la dispersion de collections majeures, en particulier celle de la collection Vérité et ses 16,7 millions d’euros.

 « Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette baisse, notamment la difficulté que l’on a pour trouver des pièces de haute qualité, explique Alexis Maggiar, directeur européen du département des arts d’Afrique et d’Océanie de Sotheby’s France. En 2019, nous aurons à nouveau des ventes de grandes collections. Les chiffres 2019 risquent donc d’être meilleurs qu’en 2018… »

Plutôt réputé pour sa stabilité et soutenu par les stratégies haut de gamme des maisons de ventes, le marché des arts premiers affichait pourtant une croissance solide depuis le tournant des années 2000, son chiffre d’affaires n’atteignant alors que les 13,7 M€ en 2001.

Dans ce contexte de morosité ambiante, Christie’s tient la pole position du classement mondial 2018 avec un chiffre d’affaires de 24,7 M€ (32,4 % du marché) devant son éternel concurrent Sotheby’s, qui enregistre 22,9 M€ de résultats (30 % du marché). Troisième sur le podium, la maison Binoche et Giquello atteint les 9,2 M€ (12,1 %), suivie par Bonhams avec 4,5 M€ (5,8 %).

Télécharger ici le rapport complet publié sur le site d’Artkhade

FEMME AGENOUILLÉE, TERRE CUITE DU DELTA INTÉRIEUR DU NIGER. MALI.
VENDUE CHEZ CHRISTIE’S 223.500 € LE 27 JUIN 2018

Le grand écart des prix

Si le nombre de lots augmente de 14,5 % (10.739 en 2018 contre 9.376 en 2017), le prix moyen de vente s’effondre, passant de 13.236 € en 2017 à 7.015 € en 2018, soit une chute de 47 %. En face, le taux d’invendus marque un léger infléchissement, passant de 44,2 % en 2017 à 41,1 % en 2018. Un effet qui pourrait s’expliquer par des estimations très (trop ?) hautes. Par exemple, certaines œuvres majeures ayant appartenu à de grands collectionneurs comme Charles Ratton ou Paul Guillaume n’ont pas trouvées preneur alors qu’elles sont largement documentées et reconnues par le marché. En France, certaines ventes ont même frôlé les 50 % d’invendus, comme celle de la collection Adolphe Stoclet chez Christie’s en octobre 2018 ou encore la vente de décembre « Art d’Afrique et Océanie » chez Sotheby’s.  

Le pullulement sur le marché d’objets plus ordinaires et la multiplication des ventes sont également soulignés par Fred Backlar, expert chez Bonhams, pour expliquer ce taux : « Sur le marché européen de l’art africain, l’offre pour des objets de qualité moyenne est trop abondante. Aujourd’hui, on a l’impression qu’il y a une vente aux enchères toutes les deux semaines. Je pense que les collectionneurs ont du mal à se tenir au courant de ce qui se passe. Le marché semble avoir atteint un point de saturation, ce qui explique peut-être la hausse des invendus. »

Par ailleurs, une forte disproportion des prix polarise le marché : alors que 92 % des objets se vendent moins de 10.000 €, les œuvres adjugées au-dessus du million d’euros représentent 30 % du chiffre d’affaires, mais à peine un millième des lots. Un reflet de la grande disparité de qualité des œuvres disponibles. « La différence de prix est cohérente, affirme Alexis Maggiar. Il n’y a que très peu d’œuvres de très grands artistes, leurs prix sont liés à leur impact et leur reconnaissance. Vous avez des milliers de Baoulé sur le marché et seulement quelques chefs d’œuvres. C’est valable pour tous les secteurs de l’art. » « C’est un marché très compartimenté. Et il ne fournit pas un nombre infini de chefs d’œuvre », analyse pour sa part Bruno Claessens, à la tête du département Arts d’Afrique et d’Océanie de Christie’s pour l’Europe.

Quand les grandes collections se font plus discrètes

Le talon d’Achille du marché des arts premiers ne serait-il pas, justement, les fameuses ventes iconiques qui ont favorisé son explosion ? La raréfaction des grandes collections historiques au fil du temps – et par conséquent, de leur dispersion – et le nombre forcément limité de chef d’œuvres disponibles sur le marché peuvent favoriser des retournements de situations, alors que la stratégie des maisons repose depuis deux décennies sur ces grandes ventes événementielles. « Les objets et la qualité des œuvres priment avant tout, mais si on ajoute à leur provenance une collection avec une histoire, elles ont un supplément d’âme, explique Alexis Maggiar. C’est valable dans toutes les spécialités de l’art ».

Quelques belles collections sont quand même passées sous le marteau en 2018, notamment en France. Au premier plan, celle de Liliane et Michel Durand-Dessert chez Christie’s en juin puis chez De Baecque en novembre, malgré cinq lots vedettes vendus sous leur estimation basse. Toujours en France, Sotheby’s a accueilli la collection Elizabeth Pryce « L’art de vivre en Océanie » en octobre, puis la collection belge « « Z collection » en décembre, tandis que Binoche & Giquello dispersaient la collection Béatrice et Patrick Caput en novembre, après s’être attaché à l’art précolombien en mars. De son côté, Million a enchaîné les ventes de septembre à décembre avec cinq collections européennes d’art précolombien, la collection Paul Gardissat puis celle d’Arturo Aguinaga. A noter également le passage de la « Prigogine collection » chez Christie’s en avril.

LA STATUE MBEMBE DURAND-DESSERT
RÉGION EWAYON RIVER, ÉTAT DE CROSS RIVER, NIGÉRIA
VENDUE CHEZ CHRISTIE’S 1.927.500 € LE 27 JUIN 2018

Les maisons de ventes poursuivent ainsi leur conquête upper market en jouant la carte de la sélectivité. Bonhams se démarque notamment avec de bons résultats à Los Angeles. « Je pense que l’art tribal a finalement évolué au cours des dernières décennies pour devenir une forme d’art véritablement reconnue, dit Fred Backlar. L’ère du marché bas de gamme des années 80 et 90 est révolue. »

L’année 2018 aura quand même enregistré de beaux résultats et de notables enchères millionnaires. Meilleure vente de l’année, une figure de reliquaire Fang Mvaï du Gabon a été cédée pour 2.920.317 € chez Sotheby’s New York lors de sa vente de mai. Christie’s Paris alignait aussi deux très belles ventes africaines lors de sa vacation « Arts d’Afrique, d’Océanie et d’Amérique » d’avril 2018 avec un masque-heaume Tabwa de République Démocratique du Congo qui a atteint les 2.913.750 € et une figure de reliquaire Fang du Gabon vendue 2.632.500 €.

MASQUE TABWA, REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONG0
VENDU 2.913.750 € CHEZ CHRISTIE’S LE 10 AVRIL 2018

Côté Océanie, une figure Uli Malangan de Nouvelle-Irlande est partie pour 1.425.000 € chez Dorotheum à Vienne en Autriche au mois de juin. Pour les ventes d’Amérique du Nord, un masque de chaman provenant d’Alaska a atteint 1.265.888 € chez Sotheby’s toujours lors de sa vente de mai. Les arts précolombiens sont moins à la fête. Un fragment de masque olmèque du Mexique a cependant trouvé preneur pour 564.010 € chez Sotheby’s. Enfin, pour l’Asie du Sud Est, une sculpture Toba Batak figurant un chef Mejan Toba Batak de Sumatra, s’est vendue chez Sotheby’s Paris en décembre pour 193.750 €.

Toutes régions géographiques confondues, ce sont les sculptures qui attirent le plus les collectionneurs (36,1 M€ soit 47,3 % du marché), suivies par les masques (18,6 M€ soit 24,3 %), les objets utilitaires (10,3 M€ soit 13,5 %), les textiles et ornements (3,9 M€ soit 5,1 %) et enfin les armes (3,4 M€  soit 4,5 %) et objets divers (4,1 M€  soit 5,4 %).

La bonne dynamique du marché français

Avec un chiffre d’affaires de 50,7 M€ en 2018, la France réaffirme sa position de place forte des arts premiers en représentant 66,5 % des ventes mondiales et repasse devant les Etats-Unis qui affichent un résultat de seulement 17,8 M€ (23,3 %), contre 69,3 M€ en 2017. Plateforme historique de l’art tribal, Paris peut compter sur son solide réseau international d’acheteurs et de vendeurs, principalement Suisses, Belges, Allemands, Américains et Australiens. Elle s’impose également en tête du nombre de lots proposés (4.696 soit 43,7 % du marché mondial), le prix moyen des œuvres vendues en France étant également le plus élevé : 10.745 €, contre 7.389 € pour les États-Unis et 2.081 € pour les autres places du marché. Selon le CVV, Christie’s, Sotheby’s et Binoche & Giquello concentrent rien qu’à elles trois 89 % du montant total des ventes. « Pour nous, Paris reste la capitale de l’art africain et océanien », affirme Bruno Claessens de Christie’s.

Pourtant, un bémol vient entacher la confiance de la place parisienne : le spectre de la restitution des œuvres à l’Afrique. Remise au premier plan par le rapport « Restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle » délivré en novembre 2018 au Président de la République, cette question, bien que ne concernant que les collections publiques, risque de jeter un froid dans le milieu prudent des collectionneurs internationaux d’art tribal. Ce rapport, dit rapport Savoy-Sarr, fait suite aux déclarations d’Emmanuel Macron fin 2017 à Ouagadougou. Il avait affirmé vouloir que « d’ici cinq ans, les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain ». En clair, le rapport propose un plan en trois phases pour restituer les quelque 90.000 œuvres et objets ethnographiques africains présents dans les collections publiques françaises. Outre cette restitution massive, le rapport préconise une révision controversée du code du patrimoine et de l’inaliénabilité des collections publiques. Première restitution en cours : celle de 26 œuvres provenant du sac d’Abomey réclamées en vain par le Bénin depuis 2016. La question des collections privées reste pour l’instant dans le flou, mais elle pourrait décourager certains grands collectionneurs face au devenir de leur donation muséale. Et certains experts pointent déjà le risque d’un basculement du marché vers l’autre centre de gravité des arts premiers en Europe : Bruxelles.

L’Afrique talonnée par l’Océanie

Reines des enchères millionnaires, les œuvres africaines confirment leur domination sur tous les segments du marché, des objets les plus communs aux pièces d’exception : en 2018, elles concentrent 59,7 % du marché avec 45,5 M€ (contre 38,8 M€ en 2017), 5.166 lots mis en ventes (soit 48,1 % du marché) et un prix moyen de 8.814 €. L’inflexion vers les arts d’Océanie observée en 2017 marque le pas avec un chiffre d’affaires global en baisse (13,4 M€ contre 27 M€ en 2017), mais se maintient à un bon niveau en termes de nombre de lots 2.144 (soit 20 % du marché) et de prix, avec une moyenne de 6.229 €.

Alexis Maggiar de Sotheby’s analyse : « Depuis une dizaine d’années, on observe un réel intérêt pour l’Océanie – et une vraie attente aussi – peut-être au détriment de l’Afrique. Si on regarde les objets vendus au-dessus de leurs estimations et les invendus, les chiffres sont meilleurs pour l’Océanie que pour l’Afrique. »

En effet, l’Afrique bat un autre record : celui des invendus avec 49,3 % en 2018, contre 35,5 % pour les arts d’Océanie. Plus rares sur le marché, les œuvres d’Amérique du Nord (1.421 lots en 2018) ne représentent que 8 % du chiffre d’affaires mondial (6,1 M€), mais ont aussi le taux d’invendus le plus bas des arts premiers (25,5 %).

Pour Bruno Claessens de Christie’s, l’art océanien va prendre de plus en plus d’importance dans un avenir proche : « Notre dernière vente était dominée par les œuvres océaniennes. Le marché devient de plus en plus sélectif. Nous étudions attentivement la provenance, les publications, les expositions… C’est la première fois que ce marché atteint un tel niveau de transparence et de connaissance. »

Carine Claude

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