Histoires de bambou : l’héritage de la famille Iizuka

Dans la vannerie, tout est affaire de dynasties. Et celle des Iizuka aura révolutionné l’art du bambou. Comment les artistes de cette famille hors normes ont-ils arpenté la voie de l’émancipation ?

Publié dans le numéro spécial Parcours des mondes d’AMA, septembre 2020

Indissociables de la cérémonie du thé et de l’ikebana, les délicates vanneries de bambou utilisées pour les compositions florales japonaises rivalisent de légèreté et de finesse. Cet art discret et complexe s’ancre profondément dans l’histoire de l’art du Japon, servit par des dynasties entières de virtuoses du bambou, les maîtres-vanniers kagoshi. L’une d’elles, la famille Iizuka, se démarquera et deviendra l’une de plus brillantes représentantes de cet art méconnu.

« La vannerie de bambou est l’une des plus anciennes techniques traditionnelles au Japon », dit Philippe Boudin, fondateur de la galerie Mingei Japanese Arts à Paris, expliquant à quel point cérémonie du thé, ikebana et vannerie sont intimement liés. Il ajoute : « Cependant, malgré la très longue histoire de la vannerie au Japon, ce n’est qu’à la période Meiji (1868-1912) que les kagoshi, ces artisans spécialisés dans la création de vanneries de bambou, hissèrent leur savoir-faire au rang d’art. »

Signatures

L’essor de la cérémonie du thé en sera le catalyseur. A l’origine, tous les outils et instruments utilisés lors de la cérémonie du thé sencha – le thé en feuilles infusé – venaient de Chine, y compris les vanneries. Or, dès les années 1850 dans le Kansai, la région d’Osaka et de Kyoto, les marchands de ces outils d’importation demandèrent aux maîtres-vanniers kagoshi de reproduire les vanneries chinoises afin de répondre à la demande croissante de leur clientèle, admiratrice de la culture des lettrés chinois et adepte de leur cérémonie du thé.

Les kagoshi s’exécutèrent jusqu’à ce que l’un d’eux, Hayakawa Shōkosai I, se rebelle. Après avoir travaillé dans le goût chinois en vogue chez ses clients, il décida de s’affranchir des modèles continentaux et de signer ses œuvres. Dans son sillage, d’autres maîtres-vanniers vont rapidement « japoniser » et signer leurs créations. « C’est ainsi que plusieurs dynasties de kagoshi vont naître, les Hayakawa bien entendu – le cinquième sera même Trésor national vivant (ningen kokuhō) – ou encore la famille Tanabe », précise Philippe Boudin.

A l’occasion du Parcours des Mondes, la galerie Mingei Japanese Arts mettra à l’honneur la famille Iizuka avec l’exposition « Iizuka, maîtres du bambou au Japon : Hōsai II –Rōkansai – Shōkansai » du 8 au 13 septembre 2020.

Le studio Iizuka

Au même moment, dans la préfecture de Tochigi au Nord de Tokyo, émergeait la famille Iizuka. Célèbre pour ses vanneries de style chinois (karamono utsushi), elle travaillait notamment pour des temples bouddhistes. En 1912, le studio familial reçu même une importante commande de la maison impériale afin de fabriquer les vanneries qui allaient contenir des vêtements utilisés pour la cérémonie d’intronisation de l’empereur Taishō.

Fondateur de cette dynastie unique en son genre, Iizuka Hōsai I (1851-1916) eut neuf enfants. Cinq de ses fils lui succédèrent, mais deux d’entre eux sortiront véritablement du rang : Iizuka Hōsai II (1872-1934), qui dirigera le studio, et son frère cadet, Iizuka Rōkansai (1890-1958). Bien qu’extrêmement doué, ce dernier va dans un premier temps produire des œuvres qui seront signées par son frère, selon la tradition de respect des ainés en vigueur au Japon. En parallèle, il affine sa formation artistique, étudie la calligraphie, les arts chinois, la poésie… Dans un geste de rébellion, il décide alors de produire et de signer ses propres œuvres, revendiquant son statut d’artiste. « Il est tellement doué que certains vont l’affubler du sobriquet de Picasso du Bambou, dit Philippe Boudin. On peut vraiment considérer qu’il a tout inventé, que ce soit d’un point de vue formel ou technique. »

Le « Picasso du Bambou »

Rōkansai revisite les techniques anciennes, invente plusieurs types de tressages, dont le takezashi-ami (broderie) et le tabane-ami (tressage à fines lamelles regroupées). « Il va aussi développer avec un succès technique incroyable l’utilisation de larges bandes de bambou, afin de faire, par exemple, des vanneries murales », ajoute l’expert.

Surtout, Rōkansai se rendra célèbre en adaptant à son art un concept généralement appliqué à la calligraphie et à l’art des jardins : le shin (formel) gyō (semi-formel) (informel), concept grâce auquel il amènera l’art du bambou aux plus hauts niveaux des arts décoratifs. Dans l’état shin, les vanneries sont symétriques et leur tressage ordonné tandis que le invite à la liberté des formes. Entre les deux, le gyō joue sur une asymétrie et une irrégularité plus ou moins ordonnées.

Hanakago Senju par Iizuka Rōkansai (1890-1958). (c) Galerie Mingei

Sélectionné pour participer à l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de Paris en 1925, Rōkansai enchaîne les prix et les récompenses, contribuant ainsi à faire connaître l’art de la vannerie japonaise hors de l’archipel. « Dès lors, Rōkansai est indéniablement considéré comme le plus grand artiste de l’histoire de la vannerie de bambou », affirme Philippe Boudin. Aujourd’hui, ses chefs d’oeuvre, rarissimes sur le marché, peuvent atteindre les 600.000-700.000 $ aux enchères.

L’héritage

Son deuxième fils Iizuka Shôkansai (1919-2004) reprend le flambeau familial, tout en donnant une orientation moderne et plasticienne à ses créations. Erigé Trésor national vivant en 1982 à l’âge de 63 ans, ses œuvres ont été exposées aussi bien au musée national d’art moderne de Tokyo, qu’au musée des arts asiatiques de San Francisco.

Bien qu’aujourd’hui la lignée des Iizuka soit éteinte, elle se perpétue grâce à leurs disciples, notamment Matsumoto Hafū, né en 1952 et l’un des deux derniers disciples du grand-maître Shōkansai. Tout en ayant fondé son propre studio, il reste fidèle aux techniques inventées par la famille Iizuka et à l’esprit du shin, gyō, insufflé par Rōkansai.

Ses créations se rapprochent cependant de celles de certains artistes du bambou qui s’affranchissent de l’aspect fonctionnel de la vannerie lié à la pratique de l’Ikebana pour partir sur des formes libres, véritables sculptures aériennes et plastiques. « Je ne dirais pas qu’il s’agit d’artisanat, mais bien d’un art, analyse Philippe Boudin. Pour reprendre la formule de Walter Gropius dans le manifeste du Bauhaus, un artiste est un artisan exalté. Je pense que cela correspond bien à ce qu’est l’art japonais aujourd’hui, et en particulier aux artistes du bambou. »

Carine Claude

Cérémonie du thé, vannerie et ikebana

De l’époque Edo à l’ère Meiji, les bunjin (ou lettrés japonais) de la région d’Osaka ont largement popularisé l’art de la vannerie en organisant des cérémonies du thé sencha, cérémonies pour lesquelles ils s’adonnaient à l’art de l’ikebana. Ces vanneries étaient des éléments essentiels du salon de thé. On y trouvait toutes sortes de vases, paniers et corbeilles (à fleurs, à charbon), des petites étagères tanamono, des plateaux, des étagères kikyoku pour le rangement des ustensils et des tasses de thé, ou encore des cuillères pour feuilles de thé senbai. Le sumitori en bambou contenait le charbon de bois utilisé lors de la cérémonie. Souvent très délicates, les vanneries destinées à recevoir les fleurs comprenaient un otoshi, réceptacle en bambou laqué pour l’eau. Sans oublier les boîtes de rangement portatives pour transporter les divers ustensiles nécessaires à la cérémonie.

Le site de la galerie Mingei

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