Runjeet Singh: «Toutes les routes mènent au jade!»

Spécialiste des armes et des armures anciennes asiatiques, le marchand d’art Runjeet Singh s’exprime sur sa passion pour les splendeurs de l’art militaire oriental.

Incrustées de pierres précieuses, délicatement sculptées dans le jade ou émaillées de couleurs vives, les armes et armures anciennes d’Asie sont à la fois des chefs-d’œuvre de forge et d’orfèvrerie. De l’Inde au monde islamique en passant par l’Extrême-Orient, le marchand d’art Runjeet Singh mène une inlassable quête de ces parures militaires dignes des sultans et des maharajas. Etabli dans le comté de Warwickshire en Angleterre, il se consacre à l’art des armes orientales et asiatiques depuis 1999. Epée Nayar du Kerala, poignard Katar de Vijayangara, élégante dagues Kanjar à manche de jade, casque de guerrier perse… son inventaire couvre aussi bien les empires ottoman et moghol que l’art militaire des Rajputs en passant par la péninsule arabique ou les armes cérémonielles tibétaines.

Se définissant volontiers comme « méticuleux », il dit prendre le même soin dans la sélection des œuvres qui rejoignent sa propre collection que lorsqu’il entreprend de rechercher la perle rare pour ses clients. A l’occasion de sa troisième participation au Parcours des Mondes, Runjeet Singh se confie sur les rouages de son métier et nous livre ses observations sur l’évolution de ce marché de niche dont l’attractivité se confirme.

Runjeet Singh.

Les armes et armures orientales anciennes ne sont pas des objets d’art forcément très connus du grand public. Comment décririez-vous votre spécialité?

Je suis spécialisé dans les armes et les armures anciennes en provenance d’Asie, ainsi que dans tous les objets qui peuvent y être rattachés (bijoux, objets décoratifs, selles, étriers, éléments de bride, ou encore peintures, ndlr). On pourrait immédiatement songer à la guerre ou aux batailles pour lesquelles de nombreuses armes et armures ont été produites, mais parfois ces objets étaient également conservés et portés pour symboliser l’importance ou le rang d’une personne. Parfois aussi, ils étaient offerts comme cadeaux pour représenter des liens d’amitié. En tant qu’objets rituels ou religieux, ils sont aussi porteurs d’un puissante symbolique. Enfin, ils pouvaient être créés simplement à des fins de décoration et d’ornementation, ainsi que pour démontrer les savoir-faire et les avancées technologiques maîtrisées par les artisans du commanditaire.

Selon vous, quelles sont les compétences requises pour devenir un bon expert en armes asiatiques anciennes?

Connaître l’histoire de l’Asie est certainement utile, mais pour comprendre la symbolique parfois complexe des motifs utilisés, une bonne connaissance de la culture et de la religion est un plus. Et puis bien entendu, comme pour n’importe quel autre segment du commerce de l’art, une compréhension approfondie des mécanismes du marché et du sujet peuvent aider à l’identification de l’objet, pour savoir si il est de bonne ou de mauvaise qualité, si il est authentique ou pas, etc.

Pour ma part, je suis toujours très enthousiaste à l’idée de trouver des objets inédits qui me permettent de présenter de nouveaux axes de recherche !

Vous intervenez également auprès des musées?

Je suis en effet consultant auprès de diverses institutions culturelles. J’ai eu la chance de fournir des objets à plusieurs grands musées internationaux qui m’ont également sollicité à des fins de recherche ou pour l’estimation des œuvres.

Les collectionneurs d’armes asiatiques anciennes sont-ils nombreux?

C’est un domaine très prisé par les collectionneurs. En observant le marché de l’art en général, nous savons que l’Asie est sans doute la zone où le nombre de collectionneurs d’art et d’antiquités connaît la plus forte croissance. Cette observation s’applique aussi à ma spécialité.

Existe-t’il un « profil type » de collectionneur pour ce type d’objet?

Certains collectionneurs, ceux que j’appelle les « philatélistes », veulent posséder chaque type d’épée ou de dague, pour chaque période, chaque culture, etc. Mais de plus en plus, je rencontre des collectionneurs qui veulent tout simplement compléter leur collection avec une belle épée en lien avec la culture qu’il collectionne, parfois aussi avec une dague ou un bouclier.

A quoi ressemble le marché des armes anciennes?

Je pense qu’il s’agit d’un marché qui est resté très préservé, traditionnellement parlant. A leur retour de campagne, les soldats et les militaires rapportaient des trophées et des souvenirs. Désormais, je vois des personnes de tous types de milieux collectionner des armes et des armures pour une multitude de raisons différentes. Parfois pour comprendre la culture et la symbolique des ces objets, parfois pour jouir de leur esthétique et de leur beauté, parfois aussi pour créer un lien avec leur propre culture.

Quelles sont les places fortes de ce marché aujourd’hui?

Le Royaume-Uni et les autres pays d’Europe sont les mieux placés aujourd’hui pour acheter et vendre des armes antiques à cause de leurs liens historiques avec l’Orient, mais aussi parce que la plupart des pays asiatiques ont mis en place des restrictions à l’exportation concernant le commerce de leurs antiquités.

Comment analysez-vous son évolution?

Dans ce secteur qui est en pleine croissance et en plein développement, il est encore tout à fait possible de trouver des objets uniques et merveilleux à des prix tout à fait raisonnables, sans être forcément un spécialiste du sujet. Les prix varient de quelques centaines d’euros en entrée de gamme sur le marché, à des millions pour les pièces d’exception, à l’instar de la dague de l’empereur moghol Shah Jahan, qui est partie aux enchères pour 3.375.000 $ chez Christie’s New York l’an passé.

Il est donc encore possible de trouver des chefs-d’œuvre?

Oui, cette vente chez Christie’s en est la preuve ! Il s’agissait d’une importante collection d’objets orfévris et de joaillerie qui comportait plusieurs armes indiennes (la vacation de Christie’s intitulée « Maharajas & Mughal Magnificence » a réalisé un total de de plus de 109 M$ à New York le 19 juin 2019, un record pour une vente d’art indien et moghol, ndlr)

Les maisons organisent-elles des ventes exclusivement consacrées ce type d’armes?

Tout à fait. Bonhams organise une vente dédiée aux armes et aux armures à Londres. Sotheby’s et Christie’s incluent souvent des armes et des armures dans leurs ventes d’art asiatique et d’art islamique. En Italie, vous avez également la maison Czerny’s et en Allemagne, Hermann Historica. Toutes deux sont spécialistes des armes et des armures anciennes.

En parlant d’enchères, quel est votre meilleur souvenir d’acquisition?

J’étais le sous-enchérisseur d’une importante dague indienne datant de la période moghole lors de la vente aux enchères de juin 2019. Sa poignée était sculptée en forme de Nilgai, une sorte de grande antilope indienne au corps massif comme celui d’un bœuf. Grâce à un véritable coup du sort, une dague similaire m’a été proposée en privé peu de temps après. Elle est désormais la pièce maîtresse de mon inventaire, et je suis très heureux de pouvoir la présenter à l’occasion de Parcours des Mondes.

Nilgai Kanjar, dominations mogholes, moitié du 17e siècle. Courtoisie Runjeet Singh

Quelles sont vos armes préférées?

Personnellement, j’aime le travail du fer ciselé d’Inde du Sud du début de l’empire Vijayanagara (1336-1646), mais la variété inouïe des armes et des amures en Asie est sans équivalent. Leurs artisans étaient immensément créatifs, inventifs et talentueux.

Les armes et armures à la fois rares et de haute qualité seront bien évidemment toujours recherchées, mais je me rappelle la réflexion d’un collectionneur américain que j’avais rencontré par hasard il y a quelques années à La Palette dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés pendant Parcours des Mondes. Après une vie entière à collectionner de l’art en tout genre, il se consacrait désormais aux pendentifs tiki polynésiens et m’a dit quelque chose qui s’applique aussi bien à sa spécialité qu’à la mienne : « Toutes les routes mènent au jade ! »

Propos recueillis par Carine Claude

L’art des armes en Inde

Constituée d’une mosaïque de traditions guerrières, l’Inde se démarque par la richesse et par la variété de son art militaire. Pendant la période médiévale, épées et boucliers richement décorés prédominent. Dans le sud de l’Inde, l’empire de Vijayanagara fondé en 1336 lève une puissante armée. L’une de ses armes les plus caractéristiques est le Katar, un poignard doté d’une lame triangulaire et d’une poignée transversale.

Katar du Penjab, 18e-19e siècle. Courtoisie Runjeet Singh

A l’époque des Sultanats (Sultanat de Delhi 1206–1526) puis sous l’empire Moghol fondé en Inde en 1526 par Babur, le descendant de Tamerlan, l’influence de l’armement perse, arabe et turc se fait notable sur l’ensemble de la production indienne. Symboles du pouvoir militaire et de l’autorité politique, épées cérémonielles ou précieuses dagues à lames damasquinées sont autant de témoignages de la vie à la cour des Grands Moghols et de leurs successeurs.

Les dagues, utilisées pour la protection personnelle et lors des combats au corps à corps, sont à la mode. Richement décorées, parfois calligraphiées, elles se déclinent en autant de variantes régionales : Kanjar des Moghols, Khapwa des Rajputs ou encore Qurauli des Sikhs. Souvent ornés de gemmes précieuses, les célèbre manches de poignards à têtes animalières sculptés dans le jade, l’ivoire ou le cristal deviennent de plus en plus fréquents à partir du règne de Shah Jahan (1628-1657). Utilisées au combat mais aussi pour la chasse, les lances et javelines en bambou, bois ou métal étaient également mises en scène lors de cérémonies rituelles.

Poignard (khandjar) à manche en tête de cheval, 17e siècle, Inde moghole
Manche : jade, rubis, émeraudes, et or ; Lame : acier damassé et damasquiné d’or. © 2010 Musée du Louvre / Hughes Dubois

Les armures, y compris les armures des montures – chevaux et éléphants -, étaient courantes lors des combats. Légères et mobiles, celles utilisées par la cavalerie moghole étaient trois fois moins lourdes que leurs avatars européens. Souvent composées d’un casque à aigrette, d’une cotte de mailles, de gantelets et d’une armure de torse, elles pouvaient être richement décorées, notamment grâce à la technique dewali, un procédé de dorure à la feuille martelée puis polie. On retrouve des illustrations de ces équipements dans les peintures de manuscrits moghols, en particulier au XVIIème siècle.

Armure, 18e siècle ? Inde du nord. Alliage de fer damasquiné d’or, velours de soie. © RMN (Musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

L’invention de la poudre à canon au XIVème siècle ouvrira un nouveau chapitre dans l’histoire des armes indiennes. Les armes à feu de type mousquet, fusils avec platine à silex ou à percussion se développent ainsi que leurs accessoires tels que les cornes ou poires à poudre dont la décoration n’a alors rien à envier à la richesse ornementale des armes blanches. Avec l’annexion des territoires indiens par la Compagnie britannique des Indes orientales au XVIIIème, l’influence européenne sera prédominante sur l’évolution de l’armement du sous-continent.

Echangées lors de transactions ou offertes comme cadeaux diplomatiques, utilisées pour sceller une amitié ou pour témoigner d’un statut social… Au fur et à mesure, de part leur importance rituelle et symbolique, les armes indiennes deviennent des objets codifiants et hiérarchisant les relations humaines à tous les échelons de la société. « Pour ces raisons, de nombreuses armes et armures qui auraient pu sembler archaïques d’un point de vue utilitaire ont continué à être produites à grande échelle jusqu’au milieu du XIXème siècle, et même jusqu’à aujourd’hui », résume le musée des armures royales de Leeds dans son texte de présentation de ses collections.

Carine Claude

(sources : département des armes et des armures du musée national de Delhi, département des arts de l’Islam du musée du Louvre, musée de l’armée des Invalides, Paris, the Royal Armouries Museum, Leeds)

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