Simon Kidston: pour l’amour des «belles mécaniques»

L’automobile de prestige n’a aucun secret pour lui. Le Britannique Simon Kidston, figure charismatique du monde des voitures de collection, partage son temps entre Londres, Genève et Dubaï. Entretien.

Certaines des plus belles voitures du monde passent par ses mains. En une trentaine d’années, Simon Kidston s’est taillé une réputation sans faille dans l’univers de l’automobile classique. Conseiller des plus grands collectionneurs de voitures anciennes, cet héritier d’une famille d’officiers britanniques qui avaient la passion automobile dans le sang déborde d’activités : transactions sur-mesure pour acheteurs aux petits oignons, restauration et expertise, lancement du site d’enchères LastBid et de l’index K500… Autant de projets unis sous la bannière Kidston SA, sa société de conseil créée en 2006 à Genève dont la succursale à Dubaï a ouvert il y a deux ans. En pleine préparation d’un livre sur la mythique Lamborghini Miura. il reprend volontiers sa casquette de chroniqueur. Avec une passion vibrante et un soupçon d’humour so British, il nous livre un regard aiguisé sur l’avenir de l’automobile de collection.

Courtoisie Simon Kidston

D’où vient cette passion pour les voitures classiques?

Je viens d’une famille où l’automobile était un hobby, mais personne n’en faisait commerce. Lorsqu’enfant votre père vous parle de voitures de courses et que vous lisez ses magazines, ça finit par piquer votre curiosité. Après avoir quitté l’école, on m’a donné une petite somme pour que je m’achète ma première voiture. Je n’avais aucune intention d’acheter une classique – mon père avait plutôt en tête une Renault 5 d’occasion… – mais en cherchant dans les journaux, j’ai vu qu’on pouvait acheter une vieille Aston Martin pour le même prix. En poussant mes recherches, je me suis rendu compte que quand on a 17 ans, l’assurance de la dite Aston Martin coûtait trois fois le prix du véhicule. L’histoire s’est donc arrêtée là. Mais la passion était née

Comment a démarré votre carrière?

J’ai beaucoup appris au sujet des voitures juste en rêvant de toutes celles que j’aurais aimé acheter ou conduire. Quand j’ai quitté l’université, j’ai eu envie de travailler dans l’univers des voitures classiques. J’ai alors envoyé mon très court CV à des garages, à des maisons de ventes. Sans succès, bien entendu. Jusqu’au jour où mon cousin, banquier à Londres, m’appelle. Il avait repéré un show room de voitures classiques où une place venait de se libérer. Ils m’ont fait passer un test en me demandant d’identifier les véhicules exposés et nous avons fini l’entretien au pub. C’était bon. Je suis retourné en Italie où je vivais à l’époque pour empaqueter quelques affaires dans mon Alfa Romeo Spider et j’ai roulé de Sienne à Londres. L’essai de trois mois s’est transformé en une expérience de huit ans. Comme je parle également français et italien, j’ai développé un portefeuille de clientèle européen. J’ai alors co-fondé la maison de ventes Brooks Europe à Genève, qui devint ensuite Bonhams Europe, et que j’ai dirigé pendant dix ans avant de démarrer ma propre affaire en 2006.

Courtoisie Simon Kidston

A quoi ressemble votre collection ? Avez-vous une voiture préférée?

En fait, je n’ai jamais eu l’idée de bâtir une collection. Il y a juste des voitures que j’aime et auxquelles je suis attaché. Ma toute première voiture était une Fiat 500, sur laquelle j’ai appris à conduire comme la plupart des gens en Italie. Puis la Spider à 19 ans. Ma première vraie voiture ancienne fut une Alfa Romeo Giulietta de 1960 que j’ai achetée en 1992. Et ma première voiture conséquente était une Lamborghini Miura SV en 1996. Deux ans plus tard, j’ai acheté une autre Miura SV que j’ai toujours aujourd’hui et qui est, je pense, ma voiture préférée. Les Miura sont une passion. Je suis en train de terminer un livre à leur sujet qui sera publié dans le courant de l’année. Je peux aussi citer la Porsche Carrera RS de 1973 que mon père avait acheté neuve et que j’ai gardé. Je me souviens encore quand il m’emmenait à l’école avec… Sa carrosserie est d’un beau jaune vif à reflets orangés.

Vous restaurez vous-même vos voitures?

Je n’en suis pas capable avec mes propres mains, mais j’aime faire des recherches, découvrir leur histoire cachée. J’aime reprendre celles qui ont été négligées ou mal restaurées, les démonter puis les remonter de toutes pièces, comme neuves. Il y a quelque chose de fascinant et de gratifiant à reprendre une voiture dont le vrai visage a été masqué pendant des générations. Si vous avez l’aide de bons spécialistes – et je suis heureux de l’avoir – vous pouvez la remettre en état d’origine. Vous restaurez l’histoire à sa juste place, en quelque sorte.

Courtoisie Simon Kidston

Vous parlez de restauration de voitures comme on le ferait d’objets d’art… Vos collectionneurs sont-ils également des amateurs d’art?

Pas forcément, je dirais plutôt des admirateurs de « belles mécaniques », certains aimant aussi les montres. Je pense qu’ils sont surtout fascinés par l’ingénierie et le design. Souvent, les collectionneurs sont motivés par quelque chose d’ancré dans l’enfance. Ils se souviennent de toutes ces choses dont ils rêvaient quand ils étaient jeunes et qu’ils ne pouvaient pas s’offrir. Peut-être les ont-ils vus dans un magazine, peut-être ont-ils collé leur nez à la vitrine d’un show room ? Ce sont les graines d’une passion.

La place de la voiture dans la société a beaucoup évolué. Est-ce que l’histoire d’amour continue?

Je pense qu’il serait naïf de ne pas admettre que la société a changé sa perception de l’automobile à l’heure où les préoccupations environnementales sont dominantes. En outre, la technologie a bousculé la manière dont on utilise la voiture. Pour la jeune génération, la voiture n’est plus un bien, mais un service. Pour celles d’avant, acheter une voiture signifiait la liberté. C’était une manière de créer du lien social, de voyager. Aujourd’hui, la socialisation se fait en ligne. La voiture n’a donc plus la même signification culturelle. Néanmoins, je crois que la voiture en tant qu’artefact culturel occupe une place unique dans l’Histoire. Elle a fondamentalement modifié la manière dont notre société fonctionne.

Compte-tenu de ces bouleversements, le goût des collectionneurs a-t’il évolué?

Est-ce que dans un siècle, les collectionneurs auront la même vision de la voiture ? Je ne sais pas. Mais il ne fait aucun doute que le goût des collectionneurs change, au même titre que pour le vin, les montres ou l’art. Aujourd’hui, les gens collectionnent davantage les voitures récentes. Comme l’art contemporain qui fait parfois de l’ombre aux maîtres anciens. Une œuvre dont l’importance historique est indéniable, même si elle n’est pas à la mode, battra toujours des records, à l’instar du Salvator Mundi. C’est pareil pour les voitures. Quand une grande Bugatti des années 20 ou 30 ressurgit pendant une vente, elle peut atteindre un prix qui éclipsera n’importe quelle voiture construite au cours des vingt ou trente dernières années. Tout ce qui est né exceptionnel restera exceptionnel. Mais le simple fait d’être ancien ne confère pas à lui seul la grandeur.

Courtoisie Simon Kidston

Quels critères retiennent vos collectionneurs pour acheter une voiture?

Avant tout, l’esthétique. Comme pour la rencontre entre deux personnes, la première étincelle vient souvent de la fascination visuelle. Ensuite, le nom. Les marques qui existent encore aujourd’hui comme Ferrari, Lamborghini, Rolls-Royce, Bentley se vendent mieux que des marques, même très intéressantes, qui ont disparu comme Hispano-Suiza. Puis viennent la qualité de l’artisanat et la sophistication de la mécanique. Et bien entendu, l’histoire. Il y a quelques années, une voiture de Steve McQueen s’est vendue 10M$ alors que la même sans le nom et l’histoire derrière serait partie pour un quart de ce prix. Pour les voitures de course, la victoire lors d’une compétition comme Le Mans augmentera considérablement la valeur. Par contre, l’aspect pratique n’est pas un grand critère. Ce qui est assez ironique, car les designers faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour les rendre silencieuses. Et aujourd’hui, les collectionneurs espèrent surtout qu’elles fassent du bruit !

Propos recueillis par Carine Claude

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