Beautés polaires

Singulier, d’une incroyable modernité, l’art eskimo fascine et bouleverse. Voyage esthétique aux confins de l’Hyperborée.

Publié dans le numéro spécial d’AMA Parcours des Mondes 2021

Dans le champ de l’art tribal, les cultures du Grand Nord sont remarquablement anciennes. L’art eskimo remonte lui-même à plusieurs millénaires. Sa découverte, somme toute récente, s’enrichit encore aujourd’hui par des campagnes de fouille qui rebattent en permanence les cartes de sa datation et de ses aires géographiques culturelles. L’arrivée des explorateurs occidentaux dès le XVIIIe siècle, la quête de nouvelles routes commerciales — le passage du Nord Est puis plus tard celui du Nord Ouest — et l’arrivée des premiers baleiniers occidentaux stimulent les échanges commerciaux avec les populations autochtones, avant l’implantation des missions chrétiennes à la fin du XIXe siècle qui bousculèrent leur mode de vie traditionnel. Et leur art. « Mais les tout premiers objets rapportés de manière disons artistico-ethnographique en Europe, c’est encore bien plus tôt, sans doute dès le XVIe siècle », explique Anthony Meyer, spécialiste de l’art eskimo qui présente un ensemble d’objets en pierre issus de sa collection pour l’édition anniversaire du Parcours des Mondes (voir encadré).

Chaque année, le permafrost livre ses secrets. Le réchauffement climatique n’y est pas pour rien. Les populations locales titulaires des concessions de fouilles sont aujourd’hui les seules à pouvoir commercialiser les artefacts archéologiques qu’elles extraient du sol (dé)gelé. « Pour nous, marchands d’arts dits “primitifs”, l’art eskimo nous donne accès à des échelles de temps très anciennes », dit le galeriste Julien Flak qui consacre également une exposition aux arts eskimo archaïques pendant le Parcours des Mondes avec « Rêves arctiques » (voir encadré). Il précise : « En art tribal, nous avons rarement des objets qui ont plus de 2000 ans, mais le continent nord-américain nous donne accès à des cultures pré et protohistoriques. Par ailleurs, il y a une gradation évidente entre les cultures archaïques et la continuité inuit actuelle. »

Découverte et oubli

Les œuvres les plus anciennes ont été découvertes et étudiées à partir du début du XXe siècle. Entre 1931 et 1934, l’archéologue allemand Otto Geist fouille les îles Punuk. La culture éponyme livre alors de magnifiques ivoires archaïques. Idem pour la civilisation Okvik. « Et puis la guerre est arrivée, raconte Anthony Meyer. Plus personne ne s’est plus soucié de ses recherches. Beaucoup d’objets sont alors rentrés dans les collections du musée d’Anchorage et dans quelques autres musées américains avant de tomber dans l’oubli. » Les militaires stationnés en Alaska pendant la guerre découvrent à leur tour des objets conservés dans le permafrost pendant qu’ils creusent leurs campements. « Ils les ont ramenés comme souvenirs, c’est ainsi que l’on a vu apparaître sur le marché dans les années 50 des objets Okvik et Punuk assez conséquents, dont des personnages de grande taille — environ 25-35 cm — qu’un petit nombre de galeristes a immédiatement repérés », ajoute Anthony Meyer. Ces marchands éclairés, comprenant l’intérêt historique et esthétique de ces objets épurés, les proposent alors aux grands collectionneurs d’art tribal du moment, les familles Sainsbury et Menil qui possèdent encore aujourd’hui dans leurs fondations respectives en Angleterre et aux États-Unis les plus belles collections d’art eskimo archaïque. 

« L’art eskimo prend aux tripes. Les collectionneurs ont des réactions émotionnelles, c’est du pur instinct. »

Anthony Meyer 

« Dans les années 50, des artistes comme Henry Moore sont fascinés par les arts eskimos, poursuit Julien Flak. Il va ouvrir les yeux de ses mécènes, parmi lesquels les Sainsbury, sur ces arts archaïques. Dans l’imaginaire collectif, cet art fait appel aux grands jalons du génie humain, comme les Cyclades par exemple ou l’art préroman. Tous ces objets vont vite trouver un écho chez les esthètes, car on peut faire rentrer l’art eskimo dans des canons occidentaux immédiatement compréhensibles. Très souvent quand je parle d’art eskimo avec des collectionneurs, les parallèles avec l’art moderne sont évidents. Cette épure et cette sobriété m’ont toujours touché. »

La reconnaissance des Surréalistes

Mais les premiers à avoir mis l’art eskimo sur un piédestal furent les Surréalistes. En juillet 1935, le grand marchand d’art Charles Ratton organise l’exposition « Masques et ivoires anciens de l’Alaska et de la côte nord-ouest de l’Amérique ». Un choc pour les artistes du mouvement qui la visite. Lorsqu’ils iront se réfugier aux États-Unis pendant la guerre, ils suivront les traces de Charles Ratton pour s’approvisionner en objets d’origines similaires auprès de Georges Gustav Heye, fondateur du Museum of American Indian à New York et de Julius Carlebach. « On raconte que c’est Max Ernst, qui en se promenant sur la 3e avenue à New York est tombé en arrêt devant trois cuillères de Colombie-Britannique exposées dans la vitrine du brocanteur Julius Carlebach, dit Anthony Meyer. Le lendemain, c’est tout le groupe des Surréalistes avec André Breton qui a fait irruption dans la boutique. Ils ont acheté comme des fous. A l’époque, un masque coutait peut-être 50 ou 100 $ pièce, aujourd’hui il peut atteindre 1 M$. » Les amis du groupe surréaliste, Georges Duthuit, Robert Lebel et Claude Lévi-Strauss, sont de la partie. Bien documentés, nombre des objets de leurs collections ont par la suite rejoint les grands musées, notamment les masques yup’ik d’Alaska ayant appartenu à André Breton désormais conservés au musée du Quai Branly.

Querelles de mots

Art eskimo — ou esquimau —, art inuit…. Difficile de s’y retrouver tant les deux termes semblent interchangeables. Et pourtant… Le terme eskimo ne serait pas issu de la langue inuit. D’origine amérindienne, l’appellation « Esquimaux » aurait été utilisée par les Algonquiens pour faire référence à leurs « voisins » établis plus au nord, terme repris par la suite par colons européens. Ce qui explique sa connotation péjorative dans une bonne partie de l’aire inuit, sauf en Alaska qui, au contraire, revendique le terme eskimo. « Pour les divers groupes de populations de l’Alaska, Inuit est une construction intellectuelle qui vient du monde canadien et qui ne reflète pas leur identité », explique Julien Flak pour démêler l’imbroglio des vocables. C’est ainsi qu’en Tchoukotka (Sibérie) et au centre de l’Alaska vivent les Yupiget et les Yupiit, que les Inuit du nord de l’Alaska, se disent Inupiat et que les Inuit du Groenland se nomment Kalaallit…

Repères

Actuellement près de 160 000, les Inuit actuels occupent de vastes territoires de la Sibérie extrême-orientale jusqu’au Groenland en passant par l’Alaska et le Canada. Les chercheurs s’accordent à considérer qu’ils sont originaires de la Sibérie et qu’ils auraient franchi le détroit de Béring à la suite des Amérindiens pour peupler le nord du continent américain. La date de leur arrivée, par contre, ne fait pas consensus : – 8 000 pour certains, – 4 500 pour d’autres. L’histoire des cultures eskimo n’est pas homogène. Le découpage des périodes culturelles varie en fonction des aires géographiques concernées et se chevauche en fonction des mouvements migratoires de ces populations, à l’origine, nomades.

Ainsi, en Alaska, les populations de chasseurs semi-nomades suivant la migration des grands mammifères marins — baleines, morses, phoques — se sont progressivement installées sur St Lawrence Island et les côtes d’Alaska en donnant naissance à la civilisation Okvik (entre 200 av. J.-C. et 100 ap. J.-C.). Les Okvik, puis les cultures ultérieures qui se sont succédées — Old Bering Sea II et III, puis Punuk, et enfin Thule — sont les ancêtres des Eskimos (Inuit) actuels.

Dans la zone canadienne, cinq cultures peuvent être distinguées : pré-Dorset (jusqu’à — 1000), Dorset (de — 700 à l’an mil) qui fut le première culture autochtone de ce qui est maintenant l’Arctique canadien, Thulé (entre 1000 et 1600 ans apr. J.-C.) dont le peuple originaire du nord de l’Alaska a migré vers l’Arctique canadien pour atteindre l’est du Groenland vers 1200, puis enfin les périodes historiques, qui coïncide avec l’arrivée des Européens dans l’Arctique au XVIe siècle et contemporaine.

Symbolisme et chamanisme

Bien qu’aussi variés que leur vocabulaire, les arts et les cultures polaires présentent un certain nombre de points communs dans leurs systèmes de représentations. « Les masques eskimo ont la particularité d’être des représentations multiples. Ils représentent la transformation chamanique du corps et de l’esprit, le voyage extracorporel, la communication avec les esprits des ancêtres et des animaux d’une manière très figurative, analyse Anthony Meyer. D’autres masques et objets font par contre appel à une imagerie quasi abstraite, en éliminant tout élément reconnaissable pour aboutir à une sorte de structure de codes. On désosse complètement l’image pour ne garder que l’essentiel. C’est un art très minimaliste, mais d’un autre côté, c’est aussi un art riche de couleurs, de formes, d’humour », ajoute le galeriste qui confie sa passion pour les orants d’époques Okvik et Punuk (voir encadré Repères), des personnages dont la tête rejetée en arrière regarde le ciel bouche grande ouverte, « des chamanes en plein voyage extracorporel ou en pleine transformation », selon lui. Il ajoute : « Les objets sont petits, ce sont des miniatures, mais ce qui est frappant, c’est qu’ils possèdent des équilibres d’une incroyable monumentalité. »


Grande tête sculptée
Culture Old Bering Sea / transition avec l’ère Punuk Eskimo archaïque, Alaska
Ivoire de morse fossile
300 – 500 après J.C.
Courtoisie Galerie Flak

Comme pour les masques, on ne connait pas encore toutes les subtilités rituelles des figures humaines ou animales archaïques en ivoire de morse sculpté, aux patines allant du noir profond au blanc laiteux, et dont la taille dépasse rarement 15 cm. Également très présents sur le marché, les objets utilitaires sont d’une approche plus évidente. Le harpon, qui est l’arme la plus utilisée par les inuit est constitué de plusieurs parties emboitées : une hampe en bois, en défense de narval ou en ivoire que le chasseur tient fermement en main, et d’une tête d’ancrage en os ou en ivoire dans laquelle est insérée une fine lame acérée de pierre (puis de métal) reliée à la hampe par une lanière en peau. Le ulu, couteau à lame arrondie utilisé pour dépecer le gibier et travailler les peaux, est l’outil emblématique des femmes. Les lunettes de neige, dont la visière est parfois agrémentée de petites figurines d’ivoire ayant pour fonction de charmer le gibier, protègent le chasseur de la réverbération.

« Un jour, je suis tombé sur un bouton eskimo dans une vieille boite qui provenait de la collection de mes parents. Je l’ai mis devant moi sur mon bureau. Puis, j’en ai trouvé un autre. Puis un autre. Voilà comment une collection démarre, souvent pour des questions intangibles… »

Anthony Meyer

Un marché florissant

De l’avis des (rares) marchands d’art spécialisés dans l’art eskimo, le marché est aujourd’hui florissant. « Dans le sillage des artistes et des intellectuels qui ont proclamé leur amour démesuré pour l’art du Grand Nord depuis les années 30, il y a toujours eu quelques objets eskimos dans les ventes d’art tribal et dans les grandes collections, observe Julien Flak. Aujourd’hui, le marché n’est pas restreint d’un point de vue géographique, mais il est surtout restreint en nombre de lots, car finalement, assez peu d’objets sont sortis. Il y a donc plus de demandeurs que d’objets, ce qui explique que le marché soit actif. » Avec 135 lots passés aux enchères en 2019 pour un prix moyen de 900 € (un peu plus chez les auctioneers Sotheby’s et Christie’s où le prix moyen s’élève à 1 200 €). Des échelles raisonnables par comparaison avec l’art africain et océanien, même si de hauts prix peuvent être atteints en ventes publiques comme lors de la récente vente multimillionnaire de la collection Périnet chez Christie’s à Paris le 23 juin dernier. Une tête Old Bering Sea II ou Punuk d’Alaska ayant appartenu à Jeffrey Myers est partie pour 150 000 euros, tandis qu’un masque Yup’ik exposé par Charles Ratton en 1935 venant à l’origine de la Heye Fondation a atteint les 375 000 euros, au-dessus de sa fourchette d’estimation située entre 200 000 et 300 000 euros.

« Ce qui est intéressant dans l’art eskimo, c’est qu’on trouve tous les prix, poursuit Julien Flak. Pour des pièces des cultures de l’Old Bering Sea, qui atteignent en général de bons prix en ventes publiques, une très belle tête archaïque fera toujours un prix important. Mais si on prend les ivoires d’art inuit, j’ai, par exemple, des petites figures animales à 300 ou 400 euros. Je tiens à avoir tous les prix possibles, car c’est important de donner accès à cet art à tous les types de collectionneurs. » Des collectionneurs d’art africains se tournent aujourd’hui volontiers vers l’art du Grand Nord. « Au début des années des années 80 en Europe, le marché a commencé à disparaître, il s’était étiolé dans le temps, se remémore Anthony Meyer. De nombreux collectionneurs comme l’Aga Khan s’étaient séparés de leur collection eskimo. Et à partir du moment où la demande diminue, l’offre diminue. Arrivé dans les années 90, le marché de l’art eskimo était mort. Il y a un véritable engouement qui revient aujourd’hui. Un autre aspect important de la conversion des collectionneurs d’art tribal, notamment africain, vers l’eskimo, est la question de l’authenticité, car jusqu’à récemment, il n’y avait pas de faux en circulation sur le marché, puisque ce sont des pièces archéologiques sorties légalement d’un contexte ancien et légalement vendues par les Eskimo eux-mêmes. »

Pour les deux marchands Anthony Meyer et Julien Flak, le marché tient de belles promesses. Et l’étincelle est loin de s’éteindre.

Carine Claude


LES EXPOS A NE PAS MANQUER


REVES ARCTIQUES / Galerie Flak

GALERIE MEYER — LITHIQUE

Pour le Parcours des mondes 2021, Anthony Meyer présentera un ensemble d’objets en pierre issu de sa collection constituée depuis plus de 40 ans. Plus de 200 pièces — de toutes les tailles — ont été triées sur le volet et sélectionnées pour leur beauté, leur état, leur rareté. La présentation couvre une bonne partie des origines culturelles, temporelles et géographiques de l’histoire de l’art. La collection comporte principalement des objets de forme issue de la technologie lithique et qui sont la plupart du temps des pièces utilitaires : notamment des lames de hache, d’herminette, de scie et de couteaux, des points de lances et de flèches parfois du quotidien, d’autres purement symboliques et cérémonielles. S’ajoutent des marteaux, des pilons, des mortiers, des ancres et des poids pour la pêche, des pierres de frondes et des têtes de massue pour la guerre.

Du 7 au 12 septembre

17 rue des Beaux-Arts, 75006 Paris

GALERIE FLAK — RÊVES ARCTIQUES

Les œuvres d’art ancien d’Alaska, issues des cultures archaïques eskimo d’Amérique du Nord, sont rarissimes. Plus d’une douzaine de sculptures en ivoire représentant des figures humaines ou animales, véritables « géants miniatures » ainsi que des masques chamaniques de qualité muséale y seront exposés pendant le Parcours des Mondes. Les plus anciennes sculptures de l’art eskimo archaïque sorties du permafrost gelé remontent à près de 2 500 ans. « Elles recèlent une poésie, un mystère et une puissance d’évocation uniques, écrit Julien Flak. Stylisation des traits, alliance de naturalisme et de symbolisme, finesse de la sculpture, sobriété et hiératisme, voilà les maîtres-mots qui caractérisent cette esthétique plurimillénaire dont le parallèle avec l’art moderne est saisissant. »

Du 7 au 12 septembre

8 rue des Beaux-Arts, 75006 Paris

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Maux&Cris dit :

    C’est très beau. Merci

    J'aime

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