Fred Forest, homo mediaticus

Fred Forest en 1967. Wikimedia commons.

Fred Forest en 1967. Wikimedia commons.

Pionnier de l’art vidéo, visionnaire de l’art de la communication, avant-gardiste du multimédia et de l’art des réseaux, précurseur du cyber art… Toutes ces qualités prophétiques attribuées au fondateur de l’Art Sociologique en 1974 et co-auteur du Manifeste de l’Esthétique de la communication, si elles sont reconnues internationalement,  furent peut-être un peu trop souvent autoproclamées pour ne pas agacer le milieu de l’art contemporain.  

Si la validité de ses postulats a parfois été contestée, Fred Forest n’en demeure pas moins une figure incontournable de la réflexion critique de l’art et des médias.  A la fois théoricien de l’art et praticien prolifique dont l’activité s’étale sur cinq décennies, celui que Régis Debray appelle le  « médiartiste » célébrera cette année ses quatre-vingt ans. Son travail critique et artistique ? Il préfère le situer au niveau de l’hybridation des médias, plutôt que de la cantonner à la désignation d’art numérique ou d’art de la communication. La démarche de Fred Forest trouve un écho dans la réflexion du célèbre critique d’art Pierre Restany pour qui l’art de la vérité doit succéder à l’art du beau. Ce dernier reconnait d’ailleurs les capacités visionnaires de l’artiste — « Fred Forest pose un problème et il est exemplaire » —, dans l’intuition qu’il a pu avoir de l’importance de la communication comme « territoire autonome où l’auto expressivité se normalise au contact d’autres intervenants dans une même situation sociale ».

« L’art sociologique est une sorte de prise de vue sur la vie quotidienne ».

Autodidacte, ce n’est peut-être pas totalement un hasard si cet ancien contrôleur des postes et des télécommunications focalise toute sa réflexion sur la question des médias et des réseaux…. Bien qu’ayant commencé par la peinture, il s’oriente dès les années soixante vers les nouveaux médias et développe d’incroyables capacités d’appropriation des évolutions technologiques pour les mettre au service de son expression artistique. Il utilise en 1968 les premiers environnements interactifs en croisant informatique et vidéo. A partir de là, il intègre dans ses démarches artistiques tous les supports de communication possibles : téléphone, fax, cinéma, réseaux télématiques, câbles, journaux électroniques, surtout les mass-médias de la presse écrite, la radio, la télévision … Il considère d’ailleurs que la production d’articles à son sujet fait partie intégrante de son œuvre et n’hésite pas à se revendiquer comme l’un des artistes contemporains le plus médiatisés. Quitte a créer une autre source d’irritation de la part de ses pairs…

Trente ans après l’art vidéo, rien d’étonnant donc à ce qu’il s’approprie les immenses possibilités d’Internet avec le Net.art en 1995 pour montrer comment la transmission d’informations modifie le rapport à l’environnement social faisant appel à l’ubiquité, l’immédiateté, l’interactivité, le flux… En 1996, pour la première fois dans l’histoire du marché de l’art, il vend aux enchères une œuvre numérique intitulée Parcelle/réseaux à Drouot, suivie quatre ans après par une autre vacation remarquée d’une série de monochrome numériques sous forme de site internet chez Cornette de Saint Cyr. En décembre 2005, il réalise le premier happening planétaire sur Internet dans la cadre de la foire Art Basel Miami Beach. En mai 2008, il réalise le projet « Territoire expérimental et Laboratoire social » sur Second Life, suivi d’autres expériences plus ou moins heureuses d’interactivité virtuelle – sa Corrida de l’art à Nîmes n’ayant jamais voulu fonctionner…

Critique sociale, esprit du hacker et hacktivisme

Fred Forest porte régulièrement des charges véhémentes contre les institutions de l’art, s’insurge contre leur absence de réflexion sur la dimension esthétique et le rôle éthique de l’œuvre dans la société face aux mutations technologiques des réseaux et à la marchandisation de l’art érigé en système par une élite toute-puissante. Dans les années quatre-vingt dix, il poursuit même le Centre Pompidou en justice pour son  manque de transparence dans ses procédures d’acquisitions et fera de la sous-représentativité des artistes français au profit des américains un cheval de bataille.

Dès son manifeste de l’art sociologique, il utilise les matériaux des mass media dans un esprit critique et contestataire sur fond d’influence de l’éthique Hacker forgée au MIT, qui imprégnait petit à petit les mouvements artistiques émergents, par le refus de la modélisation institutionnelle des pensées et l’échange libre des idées. L’émergence d’Internet, en particulier l’avènement du web participatif, est une aubaine pour lui. Non sans humour, il appelle les artistes plasticiens à la Grève générale sur le site Guerilla Internet Groupe Art en février 2005. « Si il est loin d’être établi que l’art ait besoin des institutions pour exister (…) le marché n’existe en revanche que par lui » déclare t-il.  Pour Forest, le Net.art doit être une remise en cause permanente des institutions dans une attitude de « zéro compromis », expression qu’il emprunte à Nathalie Bookchin et Alexei Shulgin, figures emblématiques de ce courant.

 « Le rôle de l’artiste est plutôt de poser des questions que d’apporter des réponses »

En juillet 2004, l’ensemble de son œuvre est entrée au patrimoine national grâce à une convention avec l’INA (Institut national de l’audiovisuel). Plus de 600 documents audios, video et web provenant de ses archives personnelles y sont désormais conservées, faisant de lui  le seul artiste français vivant à bénéficier d’un tel statut. L’exposition « L’homme média n°1 » qui lui a récemment été consacrée par le Centre des arts et des Ecritures numériques d’Enghien a célébré l’ouverture de l’accès à ce fonds unique. La boucle est bouclée dans le paradoxe de Fred Forest.

Guérillero de la lutte contre l’hégémonie de l’art contemporain et des systèmes politiques qui le favorise, il encourage les artistes, à la fois, à rejeter et à intégrer l’institution « comme un ver dans le fruit » pour la faire éclater de l’intérieur. A moins que cette obsession ne témoigne d’un souci sous-jacent de reconnaissance.  Il est en tout cas significatif que son travail entre dans les collections patrimoniales par la porte de l’institution des médias plutôt que par celle des musées de l’art contemporain…

 

PLUS D’INFOS

CONSULTEZ LE FONDS FRED FOREST À L’INATHEQUE

Le fonds Fred Forest est consultable à l’InaTHEQUE Paris et régions.Ce fonds d’archives vidéo, issues des archives personnelles de l’artiste Fred Forest, a été confié par convention à l’Inathèque le 22 juillet 2003 en complément des archives sonores et papier. Il est essentiellement constitué de documents relatifs à la pratique artistique de l’artiste : des captations de ses réalisations, des colloques et séminaires auxquels il a participé et des enregistrements de ses interventions médiatiques.

 

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